La pénurie d’effectifs infirmiers, un problème de santé publique

«La pandémie de COVID-19 nous a collectivement ouvert les yeux sur l’importance de la santé publique et de la prévention afin de réduire l’occurrence des maladies infectieuses et leurs coûts respectifs», écrit l'auteur.
Photo: Matthias Schrader Associated Press «La pandémie de COVID-19 nous a collectivement ouvert les yeux sur l’importance de la santé publique et de la prévention afin de réduire l’occurrence des maladies infectieuses et leurs coûts respectifs», écrit l'auteur.

Depuis plusieurs mois (voire des années) déjà, on ne compte plus les articles, chroniques et autres dossiers d’enquête décrivant les conditions de travail exécrables des infirmières et des autres soignants du réseau de la santé. Les causes de l’actuelle « pénurie » d’infirmières sont d’ailleurs connues depuis belle lurette : utilisation abusive des heures supplémentaires obligatoires (TSO), conciliation travail-famille-études pratiquement impossible, gestion déshumanisante du réseau, salaires non compétitifs par rapport au privé, etc. Ainsi, les ajustements salariaux et administratifs récemment proposés par le gouvernement caquiste constituent un pas dans la bonne direction. Or, cette mesure ne tient compte que d’une seule partie de l’équation et omet un facteur clé influençant les prestations de services, soit l’état de santé générale de la population.

Mentionnons d’abord que plusieurs autres pistes de solution ont été maintes fois énoncées par les intervenants du milieu et d’autres experts dans le domaine : abolition progressive du TSO, moratoire sur les agences privées de placement en santé, diminution des ratios de patients par infirmière, bonifications salariales permanentes pour tous les employés de la première ligne (et non seulement les infirmières embauchées à temps plein), etc. L’amélioration générale des conditions de travail des infirmières reste toutefois difficile à appliquer sur le terrain étant donné le manque actuel de main-d’œuvre. C’est le serpent qui se mord la queue, et personne ne sait vraiment par quelle extrémité empoigner la bête sans se faire mordre à son tour.

À l’instar de la « pénurie » de main-d’œuvre observée dans l’ensemble du marché du travail québécois, celle subie par le réseau de la santé est le résultat de deux phénomènes distincts : une baisse de l’offre de travail combinée à une hausse de la demande de travail. Les pistes de solution énoncées plus haut ne s’attaquent pourtant qu’à l’offre de travail en santé, soit le nombre d’heures travaillées par les soignants au sein du réseau public.

Qu’en est-il de la demande de travail en santé ? Nous en entendons très peu parler, pour une simple et unique raison : la demande de travail en santé découle principalement de l’état de santé général de la population admissible à recevoir des soins sur son territoire. Avec une population vieillissante, nombreux sont ceux qui seront tentés d’affirmer que la hausse de la demande de soins de santé (donc, conséquemment, de travail en santé) est inévitable et qu’il est alors futile de s’y attaquer. Or, il n’y a rien de plus faux.

En octobre 2011, l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS) publiait un rapport qui affirmait que, contrairement à la croyance populaire, le vieillissement de la population n’a contribué que très modestement à la croissance de l’utilisation des ressources médicales dans les réseaux de santé au pays. En effet, une autre étude de l’ICIS publiée en janvier 2011 montrait que la demande en soins de santé au pays était principalement causée par la hausse de la prévalence des maladies chroniques et non par le vieillissement de la population en soi, l’un n’expliquant pas forcément l’autre. Évidemment, une population vieillissante et malade exerce une pression certainement plus forte sur les réseaux publics de santé qu’une population vieillissante, mais en bonne santé.

Que faire alors ?

La pandémie de COVID-19 nous a collectivement ouvert les yeux sur l’importance de la santé publique et de la prévention afin de réduire l’occurrence des maladies infectieuses et leurs coûts respectifs. Toutefois, il semble que ce constat n’ait pas encore amené le gouvernement à faire de l’amélioration de la santé globale de la population québécoise une de ses priorités d’action. Certes, améliorer la santé des populations n’est pas chose facile. Une telle tâche requiert que l’on remette en question nos façons de travailler, de s’alimenter, de consommer, d’aménager les lieux publics, ainsi que l’organisation du réseau de la santé et l’accès aux soins.

Ces remises en question sont néanmoins essentielles, car elles contribuent à ce que nos populations vieillissent en bonne santé, loin des chambres d’hôpital surpeuplées et des salles d’urgence constamment bondées. Vieillir en santé n’est pas un luxe ; c’est une réalité nécessaire et accessible pour la plupart d’entre nous si nous nous en donnons collectivement les moyens. Autrement, nous serons condamnés à subir une éternelle « pénurie » de personnel.

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