Un appel à l’action pour les universités également

«Nous devons prendre acte du fait que les institutions canadiennes ont contribué à la souffrance infligée à des générations d’Autochtones ou, à tout le moins, ont fait preuve d’incompréhension et d’indifférence», écrit l'auteur.
Photo: Cole Burston Agence France-Presse «Nous devons prendre acte du fait que les institutions canadiennes ont contribué à la souffrance infligée à des générations d’Autochtones ou, à tout le moins, ont fait preuve d’incompréhension et d’indifférence», écrit l'auteur.

Pour de nombreux immigrants, le Canada a été un véritable eldorado. Ma famille, arrivée au pays les mains pour ainsi dire vides en 1924, en la personne de mon grand-père, a vu s’ouvrir devant elle des perspectives d’éducation, d’avancement professionnel et d’épanouissement personnel absolument exceptionnelles. Aussi est-il difficile pour moi de concilier ce Canada si généreux à l’égard des miens avec le Canada qui a privé de nombreux Autochtones de ces mêmes perspectives.

Aujourd’hui, 30 septembre, marque la toute première Journée nationale de la vérité et de la réconciliation au Canada. Cette commémoration est pour chacun d’entre nous un appel à la réflexion sur l’héritage des pensionnats, qui ont eu des conséquences au long cours, souvent désastreuses, sur les familles et les communautés autochtones. Nous devons prendre acte du fait que les institutions canadiennes ont contribué à la souffrance infligée à des générations d’Autochtones ou, à tout le moins, ont fait preuve d’incompréhension et d’indifférence.

Si on leur demandait quelles sont ces institutions, la plupart des Canadiens nommeraient probablement des organismes liés à l’État, à l’Église, à la protection de l’enfance et à la justice. Au Québec, ceux d’entre nous qui, il y a un an, ont vu la vidéo témoignant de la violence verbale de membres du personnel infirmier à l’endroit de leur patiente Joyce Echaquan, hurlant de douleur quelques heures à peine avant sa mort, ajouteraient sans doute à la liste le système de soins de santé.

Pour ma part, j’ai pris davantage conscience du rôle que les universités ont joué — ou ont omis de jouer — dans la vie des peuples autochtones du Canada grâce au Groupe de travail sur les études et l’éducation autochtones qui, en 2017, a lancé 52 appels à l’action à l’Université McGill. Depuis lors, nous nous sommes engagés sur la voie de la réconciliation, à l’instar de nombreuses autres universités au Canada. Cependant, ce n’est là que le début d’un très long parcours.

Une démarche essentielle

Dans la plupart des universités canadiennes, cette démarche comporte deux volets. Le premier porte sur une plus grande représentation des personnes autochtones au sein de nos corps étudiant et enseignant ainsi que de notre personnel. Le second porte sur nos campus, que nous voulons plus accueillants pour les membres autochtones de la population canadienne. Ce second volet est un préalable au premier en ce sens que, pour rendre les études postsecondaires plus accessibles aux Autochtones, nous devons absolument nous interroger sans complaisance sur la nature possiblement aliénante ou exclusive du milieu universitaire pour les membres des communautés autochtones. En outre, nous devons prendre des mesures concrètes pour contrer le racisme systémique dans le but de faire de notre campus un lieu de vie et d’apprentissage plus inclusif.

Pour décrire ce type de démarche, on parle parfois de « décolonisation » ou d’« autochtonisation » des études supérieures. Pour ma part, je dirais que nous agissons résolument pour changer les choses grâce à un dialogue ouvert et à la création de liens durables avec les communautés autochtones. Les mesures mises en œuvre doivent survivre aux changements à la tête de l’Université et sensibiliser les effectifs étudiant et enseignant ainsi que le personnel à la vérité historique, puisque ce sont eux qui feront de notre campus un milieu accueillant. Nous devons repenser tous les aspects de la vie sur nos campus : représentation au sein du corps professoral et de la direction de l’Université ; conception des programmes et des cours ; partenariats d’enseignement et de recherche avec les communautés ; aménagements extérieurs, architecture, images, langues et emblèmes sur nos campus ; soutien aux étudiants (finances, santé, études, accompagnement social), surtout s’ils sont loin de leurs proches et de leur communauté ; et participation des dirigeants autochtones aux activités curriculaires, aux processus consultatifs et aux cérémonies tenues sur nos campus.

Cette révision de fond en comble de la vie universitaire n’est certes pas une sinécure. Pourtant, c’est une démarche essentielle : les universités canadiennes doivent se livrer à cet exercice pour atteindre leur objectif commun, à savoir offrir à tous un accès équitable aux études supérieures.

En cette première Journée nationale de la vérité et de la réconciliation au Canada, la retenue est de rigueur pour de nombreuses raisons. Nous reconnaissons les profondes injustices commises dans les pensionnats et rendons hommage aux enfants qui y ont péri ou qui ont survécu aux souffrances qui leur ont été infligées dans ces établissements, ainsi qu’à leurs proches. En ce jour de commémoration, nous reconnaissons également que les pensionnats du Canada ont été le théâtre d’une immense perte de potentiel, d’intelligence et de talent.

Si difficile à concevoir que soit cette perte collective, les universités sont particulièrement bien placées pour y remédier. Elles doivent relever ce défi avec une énergie et une résolution qui n’auront d’égal que leur humilité. La tâche est colossale, mais elle aura des retombées incommensurables non seulement pour certains étudiants, communautés ou campus, mais pour le pays tout entier.

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