Lettre à Manishan

«Pour l’instant, l’école nuit considérablement à l’éducation, car elle brime les possibilités des enfants avec un programme obligatoire et des examens qui discriminent ceux qui sont d’emblée désavantagés par rapport à la culture dominante», écrit l'autrice.
Photo: Khamhoung Panyavong Getty Images «Pour l’instant, l’école nuit considérablement à l’éducation, car elle brime les possibilités des enfants avec un programme obligatoire et des examens qui discriminent ceux qui sont d’emblée désavantagés par rapport à la culture dominante», écrit l'autrice.

Chère Manishan (nom fictif),

Aujourd’hui, nous commémorons la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation et, hier, tu m’écrivais parce que tu étais inquiète d’échouer ta sixième année. Je t’ai enseigné en cinquième année dans un petit village nommé Natashquan, à six kilomètres du tien, Nutashkuan, une distance que tu franchissais tous les matins en autobus, alors que je pouvais me rendre au travail à pied. Je sais maintenant pourquoi tu reviens vers moi ; je l’ai appris en lisant Yvan Illich, en dehors des programmes universitaires. Tu reviens, parce qu’aucun enfant ne retourne vers les professeurs qui ont fondé leur enseignement sur l’autorité.

Dans ta langue, l’innu-aimun, katshishkutamatsheutshuap signifie « école ». Dans sa traduction littérale, nous lisons plutôt « maison où l’on apprend ». Le concept d’école, tel qu’il est institutionnellement consacré, n’existe pas, de même que celui de la maison demeure à revoir en fonction de l’histoire coloniale de la sédentarisation. La racine du mot nous indique que le lieu de la connaissance est « là où l’on apprend ». C’est donc là, dans une tente prospecteur, par exemple, que tu apprends des éléments de ta culture en observant ton entourage, dans un instant de disponibilité à un enchantement aussi vaste que ton territoire.

Quand tu m’écris ainsi avec découragement, je t’encourage à persévérer. Ce sont des mots que nous connaissons bien — la persévérance scolaire —, mais la vérité est que je n’arrive pas à te parler avec les termes de la résistance : j’ai peur de te nuire dans ce système plus grand que nous deux.

Je sais que tu te sens à l’étroit dans une classe. Je t’ai vu au chalet de Nabisipi courir sur le bord de la mer, faire un mât de bateau avec un bout de bois noyé et un sac en plastique, ne pas avoir de comptes à rendre. À l’école, il y a beaucoup de règlements qui appartiennent à la culture des Blancs, et tu les trouves parfois aléatoires. Tu penses peut-être, comme le disait An Antane Kapesh en 1976, que si les allochtones devaient à leur tour suivre le fonctionnement des Autochtones, sans doute « qu’ils n’y comprendraient rien et peut-être bien qu’ils ne pourraient pas s’y conformer ».

La fermeture du pensionnat à Sept-Îles, que tu connais par le récit de tes grands-parents, a laissé place aux écoles publiques provinciales et, « quelques années plus tard, nous ne nous sommes même pas rendu compte qu’on transférait [les enfants] à la commission scolaire », avait-elle aussi tôt fait d’observer. Chaque jour, l’héritage des pensionnats continue d’affecter les nouvelles générations dans ce système néocolonial qui façonne les écoles québécoises.

Dans ses structures, la progression des apprentissages (PDA) n’est pas réfléchie pour des enfants dont la langue maternelle serait autre que le français, même si, faut-il le rappeler, l’innu-aimun est une langue locale. Les enfants autochtones sont donc surreprésentés dans ce que les bureaucrates définissent comme « les difficultés d’apprentissage et la nécessité des plans d’intervention ». Ce sentiment d’humiliation ressenti par un enfant lorsqu’il accumule les échecs fait naître des racines profondes qui affectent directement l’estime de soi. D’autant plus que les parents vouent une confiance inébranlable à un système censé reconduire l’égalité des chances, mais force est de constater que cette quête du diplôme, qui est liée à la valeur personnelle de l’élève, ne redistribue que des clivages plus accrus encore.

Je ne sais pas si tu te souviens, Manishan, mais tu m’avais parlé du traitement différent que recevaient les enfants autochtones de ceux allochtones, en plus de cette incapacité de t’identifier aux livres de la bibliothèque ou encore à l’histoire des colons de la Nouvelle-France. C’est bien le Québec qui s’est construit dans ton pays, pour reprendre les mots d’Emmanuelle Dufour. Les Autochtones demeurent dans l’angle mort de l’école publique québécoise, qui devient, pour plusieurs, une invitation à la soumission et, pour certains, une invitation au décrochage.

Pour l’instant, l’école nuit considérablement à l’éducation, car elle brime les possibilités des enfants avec un programme obligatoire et des examens qui discriminent ceux qui sont d’emblée désavantagés par rapport à la culture dominante. J’aimerais expérimenter, un jour, en tant qu’enseignante, ce que signifie vraiment apprendre dans une perspective créative quand les élèves présents dans la classe sont égaux devant l’émerveillement. Parce que le rôle du professeur est celui de faire le vide en lui pour accueillir l’autre et de lui offrir les outils pour saisir le monde environnant, et ce, en toute sécurité culturelle.

Manishan, est-ce que tu te rappelles quand nous avions découvert la poésie ensemble ? Avec une contrainte de seulement cinq mots, en français et en innu-aimun, tu avais réussi à créer des vers sublimes. En te relisant, tu n’avais pas demandé si tu passais ton année. Tu existais, simplement.

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