Ce n’était pas une «marche pour le climat»

«Si on dit que les jeunes ne marchent pas pour le climat, mais pour leur survie, le discours n’est déjà plus le même», explique l’autrice.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Si on dit que les jeunes ne marchent pas pour le climat, mais pour leur survie, le discours n’est déjà plus le même», explique l’autrice.

Tandis que le mouvement jeunesse mobilisé pour mettre la justice climatique au sommet des priorités redescendait dans la rue vendredi, la dépolitisation de son discours n’a jamais été aussi explicite et dérangeante. Il faut que cela cesse.

« C’est une marche pour le climat ! » répondait la mairesse Valérie Plante à une organisatrice de l’événement qui soulignait que cette dernière avait participé à une manifestation dont une des revendications suggère le réinvestissement du budget des forces policières dans le tissu social. Cet exemple précis est l’illustration d’une récupération beaucoup plus large d’un mouvement de jeunes qui ont commencé à descendre dans les rues il y a plus de deux ans par instinct de préservation, causé par une accumulation d’angoisses, un sentiment d’urgence et d’impuissance grandissant.

Adoucir pour mieux récupérer

Le problème, ce n’est pas précisément la mairesse de Montréal, dans ce cas-ci, Mais sa réponse reflète parfaitement la façon dont un mouvement inédit de jeunes, parfois très jeunes, diffusé partout sur la planète, peut être récupéré et dépolitisé.

L’action de vendredi dernier était une manifestation et non une simple marche digestive. Encore plus important, c’était une manifestation pour la justice climatique et non pour « le climat », cette chose abstraite, intangible, presque gentille. Les termes ont un sens à ne pas négliger. Nous savons à quel point la question des changements climatiques est à elle seule déjà complexe. Nous savons aussi que le concept de justice climatique l’est encore plus. Pourtant, il faut que les termes changent pour que les choses changent.

La force du discours et de la récupération politiques est telle qu’il est devenu très difficile de faire de la manifestation un véritable moyen de pression. « Les jeunes marchent pour le climat » : le discours reste le même et ne suscite rien d’autre que de la compassion, des yeux doux, pourquoi pas une petite tape dans le dos. Ça va bien aller, qu’ils disent.

Une question politique

Pourquoi s’engager dans une bataille pour de simples mots ? Parce que le discours imposé par la classe politique transforme une lutte pour une certaine vision du monde en une occasion de récupération politique.

Si on dit que les jeunes ne marchent pas pour le climat, mais pour leur survie, le discours n’est déjà plus le même.

Lorsqu’on sait que la manifestation porte comme revendication la régularisation de toutes les personnes migrantes, c’est parce que les changements climatiques provoquent des migrations forcées en rendant des territoires inhabitables (sécheresses, feux de forêt, événements extrêmes, etc.). Actuellement, pas dans 10 ans.

Lorsque la manifestation porte comme revendication la reconnaissance pleine et entière du droit des Premiers Peuples à l’autodétermination et le respect de leur souveraineté sur leurs territoires ancestraux non cédés, c’est parce que la crise climatique menace directement leur santé, leur relation au territoire, le territoire lui-même, et que l’État colonial en est le premier responsable.

Puis lorsque la manifestation demande le réinvestissement du budget des forces policières dans les services notamment en santé mentale, en réinsertion sociale, en logement social et en désintoxication, c’est parce que dans un contexte d’urgence climatique où vagues de chaleur, inondations ou encore épidémies seront de plus en plus récurrentes, on doit permettre à nos communautés d’être résilientes et de raréfier les contextes poussant au crime, plutôt que d’encourager un traitement punitif, empreint de racisme.

Du discours scientifique au nouveau projet de société

La crise climatique n’est pas une simple erreur de choix d’énergie, de calculs scientifiques d’émissions de gaz à effet de serre. C’est le reflet d’une certaine vision de l’organisation du monde social, d’un système économique qui crée peu de gagnants et beaucoup de perdants. La crise climatique est politique, et donc complexe. Les liens qui sont faits à travers des revendications qui n’ont de prime abord aucun rapport entre elles sont complexes. Pourtant, ils existent et je suis convaincue que nos représentants politiques le savent.

Ce n’était pas une marche pour le climat. Ça n’a jamais été des marches pour le climat, mais bien des appels à se lever collectivement et à réclamer de vrais gestes pour redonner du sens à un monde qui en est dénué.

Oui, ces manifestations sont politiques et ne se contenteront pas que tout reste pareil, avec en plus quelques usines de captage de CO2 dans l’air, tel un pansement sur une plaie ouverte. Les mots utilisés sont peut-être forts, mais s’ils ne l’étaient pas, ils ne seraient qu’un mensonge. Car oui, le débat de société qui nous attend est complexe, mais plein de belles occasions.

Finalement, la question qui reste à se poser n’est peut-être pas si complexe : toi, de quel monde as-tu envie ?

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