La qualité du français

«Tout se passe comme si chaque niveau d’enseignement se disait que le niveau suivant comblerait ses propres lacunes», écrit l'auteur.
Photo: Michaël Monnier Archives Le Devoir «Tout se passe comme si chaque niveau d’enseignement se disait que le niveau suivant comblerait ses propres lacunes», écrit l'auteur.

C’est un véritable cri d’alarme que Réjean Bergeron lance dans son texte « Faire de l’amélioration du français un projet collectif » (Le Devoir, 20 septembre). Ses réflexions devraient toucher au cœur tous ceux qui tiennent à la qualité du français que nous écrivons et parlons.

J’ai enseigné durant 43 ans, mais je n’ai jamais enseigné le français. Comme professeur d’art dramatique, j’ai donné des cours d’histoire du théâtre et de dramaturgie durant les six dernières années des collèges classiques et pendant 17 ans au Conservatoire d’art dramatique de Montréal (CADM), où arrivaient des diplômés du cégep. J’y ai constaté une grande disparité entre les étudiants ; plusieurs maîtrisaient parfaitement leur langue, alors que certains autres semblaient ne l’avoir jamais vraiment étudiée.

Mais une fois au cégep, il est trop tard ; le rattrapage est pratiquement impossible. Le directeur du CADM m’a déjà confié la mission de donner les bases du français à trois étudiants très au-dessous du niveau acceptable. En un an, je n’y suis pas arrivé : ces étudiants partaient de trop loin et ils n’étaient pas vraiment motivés. Quelques années plus tard, j’ai rencontré l’un d’eux, qui s’était inscrit à l’université pour suivre des cours… de français ! Il avait compris, mais il était l’exception à la règle.

Le grand problème

Le grand problème de l’enseignement du français, c’est que, face à un défi réel, on a cherché des remèdes magiques. On a confié la responsabilité du français à des pédagogues patentés qui ont imposé aux premiers cycles réforme après réforme, jusqu’à ce que plus personne ne sache où donner de la tête. Cela avec l’approbation des directions d’école, ravies d’être à l’avant-garde de l’enseignement. Les enseignants auraient-ils pu dire non ? Peut-être pas. Leurs syndicats auraient-ils pu protester ? Sans doute pas, puisque la mission syndicale concerne les conditions de travail, et que l’on peut donner un mauvais enseignement dans de bonnes conditions.

Il y a eu un temps où l’on croyait à l’enseignement du français. Au début du XXe siècle, un de mes oncles, qui a étudié dans une petite école de rang semblable à celle des Filles de Caleb, écrivait un français simple, mais sans fautes, comme il était de mise à l’époque. Quand j’ai fait mon cours classique, dans les années 1940 et 1950, les fautes de français étaient comptées dans toutes les matières. On pouvait échouer à un examen d’histoire ou de géographie à cause des fautes de français ! Aujourd’hui, les directions de cégep imposent aux professeurs de français une limite au nombre de fautes qu’ils peuvent relever dans un texte, parce qu’autrement cela pourrait limiter le nombre de diplômés ! Et les difficultés reliées à la COVID servent souvent d’excuse à ces démissions.

Il y a aussi le credo voulant que les jeunes doivent apprendre sans contrainte, dans le plaisir, dans la joie. Qui peut être contre cela ? On oublie cependant que, pour atteindre un certain niveau, dans quelque domaine que ce soit, il faut de l’effort, de la concentration et de la patience. Tout le monde admet que, pour devenir un bon joueur de hockey, il faut se soumettre à une discipline rigoureuse et répéter patiemment les exercices de base. Pourquoi ? Parce que l’on croit au hockey. Est-ce que l’on croit au français ?

Tout se passe comme si chaque niveau d’enseignement se disait que le niveau suivant comblerait ses propres lacunes. C’est une grande illusion. Il y a des choses que l’on apprend facilement à un âge donné et qu’il est beaucoup plus difficile d’apprendre plus tard. Parlez-en à celles et ceux qui font un retour aux études à l’âge adulte.

Si l’on croit qu’il faut donner un coup de barre pour sauver le français au Québec, c’est à la première année du primaire qu’il faut commencer. Réjean Bergeron estime qu’il y faudra dix ans ; c’est un minimum.

Pourquoi un coup de barre ?

On note un recul mondial de la qualité des langues. Les réseaux sociaux y sont pour beaucoup : il suffit pour s’en convaincre de lire les échanges qui s’y font. Pour aller toujours plus vite, on y massacre les langues.

Le prix à payer, c’est qu’après tant de massacres, on ne sait plus où est la norme. Et souvent, hélas, on s’en fiche. Pourquoi se préoccuper de la langue, alors qu’on se comprend parfaitement dans le nouveau jargon ? On oublie que la langue, c’est la pensée, la littérature, la philosophie et toutes les disciplines connexes. Bien des gens sont polyglottes, mais bien peu peuvent réfléchir et créer dans plus d’une langue : Samuel Beckett est vraiment exceptionnel.

La langue, c’est aussi ce qui nous relie à une communauté, à notre petite communauté québécoise comme à la grande francophonie. Bien sûr, toutes les langues évoluent, elles se diversifient, mais si les langues perdent leur tronc commun, les ghettos vont se multiplier et les cultures s’étioler.

L’indépendance du Québec n’est plus à la mode. Cela n’implique pas nécessairement que nous voulons mourir comme collectivité. Mais peut-être ne sentons-nous pas assez que notre vie (notre survie ?) dépend en grande partie de la langue que nous écrivons et parlons. Devant la situation actuelle du français au Québec, Réjean Bergeron conclut ainsi son brillant article : « […] disons que je suis plutôt pessimiste. » Il est tentant de lui donner raison. Mais que faire si on croit fermement à la qualité du français comme pierre d’assise de notre destin collectif ? On n’a pas vraiment le choix ; il faut s’accrocher à cette pensée de Guillaume d’Orange : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer. » La devise du Devoir n’est-elle pas « Fais ce que dois » ?

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