Relire «Candide»

«Les propos des personnages et du narrateur ne réflètent pas nécessairement ceux de l'auteur. Ne pas tenir compte de cela, c'est ne pas tenir compte du fonctionnement même de la littérature», affirme l'auteur. 
Photo: Getty Images «Les propos des personnages et du narrateur ne réflètent pas nécessairement ceux de l'auteur. Ne pas tenir compte de cela, c'est ne pas tenir compte du fonctionnement même de la littérature», affirme l'auteur. 

Dans sa chronique du Devoir du 23 septembre, « Enseigner à la génération Z », Emilie Nicolas rapporte un certain nombre de ses expériences comme enseignante et comme étudiante. Elle évoque notamment son année dans un baccalauréat en littérature française trop tourné, selon elle, vers l’hagiographie. Elle donne deux œuvres classiques en exemple, Madame Bovary, de Flaubert, et Candide, de Voltaire.

Il se trouve que j’ai beaucoup travaillé, en classe, sur la notion de classique. C’est dans ce contexte que je mets au programme depuis des années Candide. Ma lecture de l’œuvre n’est pas celle d’Emilie Nicolas.

Elle écrit ceci : « J’aurais voulu qu’on nous présente le Candide de Voltaire non pas comme l’apothéose de la tolérance, mais comme une œuvre qui promeut le respect entre gentilshommes européens tout en véhiculant aussi un antisémitisme et une négrophobie qui auront une influence importante sur les Lumières françaises. »

« Négrophobe », Voltaire ? Les choses sont évidemment un peu plus compliquées que cela.

Dans le conte voltairien, qui parle des Noirs ? Des personnages et, dans une bien moindre mesure, le narrateur. En bonne méthode, il est indispensable de distinguer les premiers du second (et de Voltaire). C’est une des choses essentielles que l’on enseigne en études littéraires : les propos des personnages et du narrateur ne reflètent pas nécessairement ceux de l’auteur. Ne pas tenir compte de cela, c’est ne pas tenir compte du fonctionnement même de la littérature.

Le mot Noirs apparaît surtout dans la bouche de celle que Voltaire appelle « la vieille », au 11e et au 12e chapitres. Dans le récit de sa vie, ce personnage parle de « guerres civiles de noirs contre noirs, de noirs contre basanés », et elle déplore ce « carnage continuel ». Jamais le narrateur, ni, a fortiori, l’auteur, ne qualifie ces propos. Il s’agit d’un discours fictif rapporté.

Dans la suite de son récit, « la vieille » utilise à trois reprises un autre terme, aujourd’hui jugé dénigrant, le fameux mot en n-. C’est encore le personnage qui parle, et un personnage qui n’est jamais valorisé par le narrateur.

Au 19e chapitre, ce mot est employé par le narrateur pour désigner un esclave de Surinam. C’est précisément le sens qu’a ce mot au XVIIIe siècle, ainsi que l’atteste le Dictionnaire de l’Académie française de 1799 : « C’est le nom qu’on donne en général à tous les esclaves noirs employés aux travaux des colonies. »

Non seulement le narrateur se sert du vocabulaire de son époque — ce qu’on ne saurait lui reprocher deux siècles plus tard —, mais tout ce passage est une dénonciation claire de la violence coloniale. Comment l’esclave est-il décrit par le narrateur ? Il « manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite ». Le personnage de Candide s’émeut lui aussi de cet « état horrible ». Qu’est-ce qui justifierait pareille condition ? « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe », répond lucidement l’esclave, qui poursuit : « Les chiens, les singes et les perroquets sont mille fois moins malheureux que nous. » La violence physique naît de la violence économique. On ne saurait être plus clair.

Qui veut traiter Voltaire de « négrophobe » devrait le démontrer, ce que n’a pas fait Emilie Nicolas.

Cela étant, faut-il, quand on enseigne aujourd’hui Candide, se limiter strictement à une lecture contextuelle du conte sans tenir compte des connotations contemporaines de son vocabulaire ? Non. Pour ma part, bien que la lecture intégrale du 19e chapitre continue et continuera à faire partie de mon enseignement, j’ai décidé de ne plus en lire le début à haute voix devant mes étudiants, car je suis conscient de la charge que peut avoir ce lexique. Je fais mienne la leçon donnée par Elizabeth Stordeur Pryor dans sa conférence The N-Word in the Classroom : on peut étudier tous les mots du passé ; personne n’est obligé de les dire devant une classe.

On doit cependant toujours rapporter ces mots aux contextes dans lesquels ils ont été dits.

Réponse d’Emilie Nicolas :

M. Melançon conclut sa lettre sur l’importance de remettre l’œuvre dans son contexte, et j’en suis. Dans son Traité de métaphysique, Voltaire s’exclame : « Enfin, je vois des hommes qui me paraissent supérieurs à ces nègres, comme les nègres le sont aux singes, et comme les singes le sont aux huîtres et autres animaux de cette espèce. » Dans son Essai sur les mœurs et l’esprit des nations, il explique les supposées inégalités physiques et morales entre les « races » par une théorie des multiples origines de l’espèce humaine.

Dans Candide, Voltaire montre une certaine pitié pour le sort de l’esclave. Il y a une différence entre la pitié et l’abolitionnisme, et certainement entre la pitié et la croyance en l’égalité. D’ailleurs, être antiraciste au XVIIIe siècle aurait profondément altéré sa carrière. Une partie importante de la richesse française dépendait de l’exploitation de mes ancêtres dans ce qui allait devenir Haïti. Ne pas être négrophobe, dans son contexte, était en quelque sorte une attaque contre la patrie et son ordre social.

Comme vous, je creuse ce qui se cache derrière le fameux mot en n. Et c’est ce que j’y trouve.

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