Un multiculturalisme montréalais?

«Plusieurs observateurs voient progresser à Montréal une forme latente de multiculturalisme sans programme dont la gestion est laissée aux transactions microsociales et à la vie quotidienne, c’est-à-dire à la mouvance de la mondialisation», écrit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Plusieurs observateurs voient progresser à Montréal une forme latente de multiculturalisme sans programme dont la gestion est laissée aux transactions microsociales et à la vie quotidienne, c’est-à-dire à la mouvance de la mondialisation», écrit l'auteur.

Il faut reparler de l’interculturalisme. Le débat public sur les relations interculturelles au Québec est en retrait alors que nous sommes toujours en quête d’un modèle institutionnalisé indiquant la marche à suivre. Et cela en dépit des engagements pris depuis 20 ans par les partis au pouvoir.

Sur le plan des politiques, il s’est ainsi créé un vide. Mais comme il arrive souvent, c’est un vide qui se remplit imperceptiblement, et pas toujours comme on le voudrait. Dans ce cas-ci : c’est une forme de multiculturalisme émergent dont la métropole montréalaise devient l’épicentre. Une vision gagne du terrain parmi une bonne partie de sa population selon laquelle on est Montréalais bien avant d’être Québécois. Suivant cette logique, la métropole risque de se transformer en un électron libre où s’élaborent une identité et une appartenance en marge de l’ensemble du Québec, favorisant ainsi l’essor d’un bilinguisme non officialisé. Il ne s’agirait plus d’élaborer une conception générale de la nation reposant sur l’intégration de tous les citoyens québécois, ceux de la majorité et des minorités, en respectant les droits des uns et des autres (comme le veut l’interculturalisme).

Plusieurs observateurs voient progresser à Montréal une forme latente de multiculturalisme sans programme dont la gestion est laissée aux transactions microsociales et à la vie quotidienne, c’est-à-dire à la mouvance de la mondialisation. Ceci ouvre la voie, au cœur du Québec, à une vie civique progressivement affranchie du cadre national.

Des facteurs structurants favorisent cette évolution : le rayonnement croissant de l’anglais à l’échelle planétaire, la dynamique démographique qui laisse prévoir un plus grand nombre d’immigrants au cours des prochaines décennies, la très forte concentration des nouveaux venus dans la région montréalaise, la fracture à la fois ethnoculturelle et politique entre Montréal et le reste du Québec — une fracture que déjà en 2010 Guy Rocher qualifiait de « dramatique ».

Encore une fois, rien de formalisé ou de programmé dans la marche de ce multiculturalisme ; il suffit de laisser aller les choses. L’administration municipale ne semble pas avoir de vision intégrée de la situation et n’a toujours pas de politique officielle.

Les Cités interculturelles

Il s’est présenté depuis 10 ans une occasion d’atténuer cette fracture, mais on se demande si Montréal en a tiré tout le profit escompté. En 2010, j’ai fait des démarches auprès des dirigeants du Conseil de l’Europe afin qu’ils admettent Montréal comme membre du prestigieux projet international des Cités interculturelles. Quelques intervenants (surtout Gilles Rioux, un acteur de longue date dans ce domaine) ont ensuite amené la direction de la Ville à poser sa candidature, qui fut donc acceptée. C’était en 2011.

Actuellement, 140 villes réparties sur quatre continents participent à ce projet. L’objectif est d’encourager chacune à innover en matière de gestion de la diversité, à échanger avec les autres et à enrichir ses programmes. Fondé en 2007, ce réseau est devenu le lieu d’un formidable bouillonnement de réflexion et d’innovations dont chaque membre peut tirer un grand profit (on trouvera sur Internet des informations détaillées sur le sujet). Qu’est-ce que Montréal a fait depuis 10 ans ? De l’avis de divers informateurs proches du dossier, le bilan serait mitigé. On voudrait avoir l’assurance que la participation à ce grand projet a reçu toute l’attention qu’il méritait de la part des deux administrations municipales qui se sont succédé depuis.

En vertu d’une orientation adoptée par le Conseil de l’Europe, l’interculturalisme est l’éclairage général sous lequel les travaux se déroulent. Voilà une veine de réflexion qui a mobilisé de nombreux chercheurs québécois depuis 30 ans. Montréal, en puisant dans ces travaux (axés sur la conception d’un interculturalisme d’inspiration québécoise), pouvait donc apporter quelque chose d’original au réseau. En retour, elle en retirerait des enseignements substantiels conduisant à la mise en place de politiques originales, de programmes novateurs.

Mieux raccorder la conscience collective montréalaise à celle du Québec est une tâche complexe. Il faudrait d’abord provoquer une prise de conscience, prendre la mesure exacte du problème, amorcer une réflexion puis appliquer un plan à l’échelle tant nationale que métropolitaine. Le projet de loi 96 en discussion à l’Assemblée nationale peut constituer une avancée importante (en dépit du pessimisme de plusieurs démographes). Il est essentiel de raffermir notre identité et notre culture nationale. Sinon, il sera difficile de créer le sentiment d’appartenance et la solidarité permettant de mobiliser notre société autour d’idéaux collectifs. Et en cours de route, d’inspirer la fierté de ce que nous aurons fait ensemble.

La CAQ ne devrait-elle pas s’y engager davantage qu’elle ne le fait actuellement ?

Note : Sur l’interculturalisme et le multiculturalisme croissant à Montréal, la mise au point la plus récente se trouve dans l’excellent mémoire de maîtrise que David Carpentier vient de terminer à l’UQAM sous la direction d’Alain-G. Gagnon et qui sera bientôt publié.

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