La spectaculaire humiliation de la France par les États-Unis

«Depuis une trentaine d’années, tournant le dos à une politique gaullienne d’indépendance, la France est devenue une adepte d’un atlantisme bon teint», écrit l'auteur.
Photo: Alex Brandon Associated Press «Depuis une trentaine d’années, tournant le dos à une politique gaullienne d’indépendance, la France est devenue une adepte d’un atlantisme bon teint», écrit l'auteur.

L’annulation de la vente de sous-marins français à l’Australie et l’exclusion de la France d’une alliance régionale anti-Chine sont un séisme dans les relations internationales. Quoique peu surprenante, l’absence de scrupules frappe par son effronterie. Dépouiller publiquement un allié, l’offenser gratuitement et le larguer avec désinvolture sort de la diplomatie ordinaire du cynisme enrobé de discours mielleux. Traitée comme une quantité négligeable, la France encaisse une claque cinglante et se retrouve Gros-Jean comme devant.

L’auteur de ces lignes cherche en vain dans sa mémoire d’historien un cas similaire dans le passé. Même obtuses, les puissances évitaient de blesser leurs alliés. Aussi méprisantes fussent-elles en privé, elles ne les rabaissaient pas au statut de paillassons en public. Goujat s’il en est, Trump fait figure, par comparaison, d’homme d’État raffiné. Et dire que les alliés, associés et vassaux des États-Unis ont caressé le rêve que l’élection de Biden leur apporterait enfin répit et considération.

Le contrat de 56 milliards d’euros rompu le 15 septembre pour la vente à l’Australie de 12 sous-marins d’attaque à propulsion conventionnelle diesel-électrique fait partie d’un « partenariat de sécurité » dans la zone indo-pacifique dirigé contre la Chine.

Un transfert de technologie

L’acheteur a profité d’un transfert de technologie. Les pays capables de construire des sous-marins à propulsion nucléaire (États-Unis, Russie, France, Grande-Bretagne, Chine) ne partagent pas cette technologie sensible avec autrui.

Seule la Grande-Bretagne bénéficie d’un tel transfert de la part des États-Unis. Or, se substituant à la France vis-à-vis de l’Australie, Washington choisit de livrer 8 sous-marins nucléaires ainsi que ce savoir à cette dernière, censée être un pays antinucléaire. Le précédent est dangereux et le camouflet à la France est bien senti, car, disposant de cette technologie, son contrat aurait pu être modifié.

Que les autorités étasuniennes usent et abusent de procédés extraéconomiques, notamment juridiques, pour favoriser leurs entreprises au détriment des concurrentes étrangères est notoire. Les françaises Peugeot-Citroën, BNP Paribas et Alstom, entre autres, en ont fait les frais. Mais l’aspect industriel de l’affaire des sous-marins est imbriqué dans un cadre plus vaste d’une alliance militaire des « Anglo-Saxons » qui exclurait la France.

L’AUKUS lie les États-Unis, l’Australie et la Grande-Bretagne dans une alliance antichinoise. Le pacte tripartite est scellé secrètement en juin 2021 en marge du G7, auquel la France assiste. Elle n’en est informée qu’une heure avant l’annonce publique le 15 septembre. La duplicité peut-elle être plus franchement assumée, et ses effets plus mortifiants ?

Un épisode qui donne à réfléchir

Pressés d’affronter la Chine, les États-Unis ont accepté un retrait précipité et sans gloire d’Afghanistan. Ce faisant, ils n’ont aucunement tenu compte de leurs alliés européens ou canadien qu’ils avaient entraînés dans cette mésaventure. La situation est analogue dans le Pacifique : la hâte de se ruer contre la Chine les mène à piétiner leur allié français, réduit au statut d’accessoire. Ces derniers mois, ils se comportent en désespérés, brûlant leurs ponts dans une marche forcée vers un conflit avec la Chine. Celui-ci est peut-être plus proche qu’on le pense.

De pénibles réflexions et des choix déchirants attendent la France en matière de politique étrangère et de défense. L’avanie qu’elle subit rappelle celle de 1958 lorsque de Gaulle, contrarié par la « relation spéciale » anglo-étasunienne, demandait à Eisenhower un statut équivalent pour la France. Le refus, quoique courtois, met en train la marche vers la sortie de la France des commandements intégrés de l’OTAN en 1966.

Un atlantisme bon teint

Depuis une trentaine d’années, tournant le dos à une politique gaullienne d’indépendance, la France est devenue une adepte d’un atlantisme bon teint. Sa politique étrangère est d’une orientation néoconservatrice conforme aux volontés américaines.

De la Russie (dont la commande de Mistral, porte-hélicoptères amphibies, est annulée en 2014) à l’Iran, en passant par la Libye, la Syrie et le Venezuela, la politique française a choisi son camp. En Asie, les vaisseaux de guerre français patrouillent au large de la Chine dans une coalition qui évoque de manière troublante les expéditions antichinoises du XIXe siècle. Pourtant, la Chine n’est pas une ennemie de la France.

Si de tels états de service, contraires mêmes aux intérêts de la France, lui valent malgré tout le camouflet de l’AUKUS, elle ne pourra faire l’économie d’une réévaluation de sa posture internationale. Avaler la couleuvre la diminuerait davantage. La politique atlantiste française est en lambeaux et ce n’est pas le coup de fil entre Biden et Macron qui la ravaudera.

Significatif à cet égard est le texte d’opinion de Gérard Araud, ancien ambassadeur à Washington et personnalité en vue de la politique néoconservatrice, prônant un retour au… gaullisme. Entre-temps, l’on pourrait conseiller aux décideurs de vendre les sous-marins à la Chine, partenaire plus fiable.

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