Le Canada et la guerre au Yémen

«Depuis le lancement de son intervention en 2015 à la tête d’une coalition de 10 États, l’Arabie saoudite a lamentablement échoué, malgré un fort soutien des États-Unis et de plusieurs autres pays occidentaux, à atteindre ses objectifs», écrit l'auteur.
Photo: Abdullah Al-Qadry Archives Agence France-Presse «Depuis le lancement de son intervention en 2015 à la tête d’une coalition de 10 États, l’Arabie saoudite a lamentablement échoué, malgré un fort soutien des États-Unis et de plusieurs autres pays occidentaux, à atteindre ses objectifs», écrit l'auteur.

Dans son édition du 18 septembre, Le Devoir a publié un texte d’opinion dans lequel quatre anciens députés issus de différents partis demandaient que le Canada mette fin à ses exportations d’armes vers l’Arabie saoudite.

Ce sujet touche à une question plus profonde, qui n’a malheureusement pas été abordée pendant la campagne électorale : quel rôle le Canada devrait-il jouer sur la scène internationale ? Depuis des années, la politique étrangère canadienne a surtout été guidée par la combinaison souvent incohérente de considérations politiques partisanes avec un désir certes louable de positionner le Canada en tant qu’acteur « moral » sur la scène internationale. Le débat sur la guerre au Yémen reflète bien cette réalité.

La guerre saoudienne au Yémen est un désastre, tant d’un point de vue moral que stratégique. Depuis le lancement de son intervention en 2015 à la tête d’une coalition de 10 États, l’Arabie saoudite a lamentablement échoué, malgré un fort soutien des États-Unis et de plusieurs autres pays occidentaux, à atteindre ses objectifs.

Le premier de ces objectifs est de rétablir le gouvernement internationalement reconnu du président Abdrabbuh Mansour Hadi, qui a été expulsé de la capitale, Sanaa, en 2014 par les houthistes, un groupe rebelle issu du nord-ouest et soutenu par l’Iran. Or, les houthistes sont aujourd’hui beaucoup plus forts qu’il y a six ans. Le deuxième objectif est de contrer l’influence de l’Iran. Or, la République islamique est aujourd’hui beaucoup plus influente au Yémen qu’en 2015. Dans sa conduite de la guerre, l’Arabie saoudite a aussi commis de nombreuses atrocités que plusieurs organisations non gouvernementales ont qualifiées de crimes de guerre.

Le rôle du Canada

Que devrait faire le Canada ? Selon plusieurs critiques qui souhaitent que la politique étrangère du pays soit guidée par des valeurs morales, le Canada doit surtout annuler ses ventes d’armes. L’attrait moral de cette proposition est évident. En pratique, par contre, une politique étrangère divorcée de la réalité sur le terrain et basée sur des principes nobles mais abstraits risque d’échouer, autant en ce qui concerne ses objectifs idéalistes qu’en ce qui a trait à la poursuite des intérêts du Canada.

Évidemment, le Canada à lui seul n’a aucune influence sur la guerre au Yémen ; quoi qu’il fasse, cette guerre va continuer. Le Canada peut, par contre, travailler de concert avec ses alliés. Quelles seraient les conséquences, donc, si le Canada et ses alliés américain et européens réduisaient ou éliminaient leur soutien au partenaire saoudien ?

L’effort de guerre de Riyad serait sérieusement affaibli. Inévitablement, le gouvernement Hadi risquerait l’effondrement. Le seul acteur qui en bénéficierait serait donc les houthistes, qui contrôlent déjà des pans entiers du pays. Or, l’administration houthiste est violente, obscurantiste et hautement corrompue. Tout supposé gain humanitaire serait ainsi inexistant.

Les houthistes, en plus, sont un membre important de l’axe révisionniste mené par l’Iran et reçoivent un soutien important, notamment en matière de drones et de missiles. En partie grâce à cette assistance, ils peuvent aujourd’hui menacer la navigation en mer Rouge et dans le golfe d’Aden (deux voies maritimes cruciales pour le commerce mondial) et ils peuvent frapper des infrastructures militaires et économiques critiques en Arabie saoudite. Leurs gains seraient donc coûteux pour les États-Unis et leurs alliés.

Il ne s’agit pas de recommander que le Canada et ses alliés appuient avec enthousiasme la guerre au Yémen ou, plus généralement, qu’ils adoptent une politique étrangère d’un réalisme cru dénué de toute moralité. Il y a, par contre, une tradition au Canada de commentateurs, d’universitaires et de politiciens pour qui la politique étrangère devrait être guidée par des considérations purement locales, morales ou partisanes, sans lien avec la réalité au-delà de nos frontières et avec peu de réflexion quant aux conséquences de telles prescriptions.

Un débat plus sérieux devrait plutôt reconnaître qu’il n’y a pas de solution facile au conflit au Yémen. De plus, un principe de base devrait être d’éviter d’aggraver la situation, au Yémen ou ailleurs — ce que des interventions occidentales centrées sur nos propres préoccupations ou guidées par une idéologie de croisade moralisatrice ont trop souvent fait.

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