Justin Trudeau face à l’affrontement États-Unis–Chine

«La semaine dernière, l’Australie a abandonné sa coopération stratégique et un contrat d’achat de sous-marins avec la France pour se joindre à une nouvelle alliance militaire et technologique avec les États-Unis et le Royaume-Uni qui vise à contrer les ambitions chinoises dans la région indo-pacifique», écrit l'auteur.
Photo: Brendan Smialowski Agence France-Presse «La semaine dernière, l’Australie a abandonné sa coopération stratégique et un contrat d’achat de sous-marins avec la France pour se joindre à une nouvelle alliance militaire et technologique avec les États-Unis et le Royaume-Uni qui vise à contrer les ambitions chinoises dans la région indo-pacifique», écrit l'auteur.

L’auteur est chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). Il a été conseiller politique du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017. Il vient de publier Le Canada à la recherche d’une identité internationale.

Quelle étrange époque ! Dans leur détermination à empêcher l’émergence de la Chine comme grande puissance, les États-Unis viennent, pour la deuxième fois en trois ans, de « frapper dans le dos » d’un allié.

D’abord, il y a eu le Canada. En exigeant d’Ottawa l’arrestation d’une dirigeante de Huawei fin 2018, les États-Unis ont fait du Canada un simple pion dans leur affrontement avec la Chine. Le gouvernement Trudeau est très consciemment tombé dans le piège et a, par le fait même, déclenché la pire crise diplomatique de l’histoire canadienne.

Puis, il y a maintenant la France. La semaine dernière, l’Australie a abandonné sa coopération stratégique et un contrat d’achat de sous-marins avec la France pour se joindre à une nouvelle alliance militaire et technologique avec les États-Unis et le Royaume-Uni qui vise à contrer les ambitions chinoises dans la région indo-pacifique.

Ces deux incidents sont révélateurs de la façon dont les États-Unis organisent leurs rapports avec leurs alliés sur la Chine. L’affrontement avec Pékin est en gestation depuis une dizaine d’années et cause de plus en plus de dommages collatéraux. Donald Trump a lancé le bal avec l’affaire Huawei, Joe Biden durcit le ton. Il s’attaque directement à la France, dont toute la stratégie indo-pacifique est de refuser obstinément de participer à la croisade antichinoise de Washington. Ce n’est plus seulement à travers le slogan « Les États-Unis d’abord » que les relations du pays avec ses partenaires se négocient, c’est désormais sous celui cher à George Bush au lendemain du 11 Septembre : « Vous êtes avec nous ou vous êtes contre nous. »

Dans ces circonstances, on se serait attendu à ce que le premier ministre Justin Trudeau, fraîchement réélu lundi, traite pendant la campagne électorale de ce qui est devenu la plus importante évolution stratégique mondiale depuis l’affrontement entre les États-Unis et l’Union soviétique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, celle qui va structurer les relations internationales pour des décennies à venir. Mais non !

Par un mécanisme intellectuel tout à fait étrange, pour ne pas dire incompréhensible, le programme de politique étrangère libéral s’ouvre bien sur le constat que « la concurrence à laquelle se livrent les grandes puissances mine la paix », mais enchaîne immédiatement et sans logique sur toutes les mesures qu’un gouvernement libéral entend prendre pour « faire du Canada un refuge sûr […] pour ceux qui fuient les crises politiques ou d’insécurité, en particulier les défenseurs des droits de la personne, les journalistes, les féministes, les activistes LGBTQ2, les membres de minorités religieuses et ethniques », ce qui se traduirait immanquablement par la prise en charge de centaines de milliers de personnes. Une promesse aussi loufoque qu’irréalisable.

Un manque d’audace

Si l’affrontement entre grandes puissances mine la paix, alors où se trouvent les solutions dans le programme libéral ? Nulle part. Cette incapacité à articuler ne fût-ce que quelques lignes sur un tel enjeu existentiel pour le Canada et le monde est stupéfiante. En même temps, elle n’a rien de surprenant pour ceux qui, comme moi, étudient la politique étrangère canadienne. Les causes de l’absence (pour ne pas dire de l’exclusion) du Canada de l’alliance militaire conclue la semaine dernière entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis offrent un début d’explication.

Le Canada est, avec les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, membre du très exclusif Groupe des cinq, ou Five Eyes. Les cinq colligent et partagent les renseignements les plus secrets de la planète. De ce groupe, les trois membres de la nouvelle alliance ont formé un sous-groupe, les « Three Eyes », et travaillent étroitement ensemble depuis très longtemps. La Nouvelle-Zélande s’en est exclue à cause de son opposition farouche au nucléaire, militaire ou civil. Pour sa part, le Canada est devenu un partenaire si passif au sein des Five Eyes qu’il n’a pas été invité à se joindre au « Groupe des trois », écrivent les experts Stephanie Carvin et Thomas Juneau dans une tribune publiée la semaine dernière par le Globe and Mail. Tout le contraire de l’Australie, qui, elle, prend très au sérieux son adhésion. « Elle investit davantage de ressources à cultiver ses relations, particulièrement avec les États-Unis, écrivent les deux spécialistes. Les Australiens sont aussi mieux représentés à Washington au sein des grandes institutions de sécurité et apportent souvent à la table des renseignements utiles et exploitables. Ottawa ne peut pas en dire autant. »

Plus encore, les représentants canadiens « montrent davantage de réticence que leurs homologues australiens à faire entendre un point de vue typiquement canadien. Plus souvent, ils préfèrent écouter en silence plutôt que d’émettre un point de vue différent de celui de nos alliés ».

Ce manque d’audace, cette inaction, cette crainte de froisser ses alliés et de promouvoir ses intérêts se retrouvent dans plusieurs aspects de la politique étrangère canadienne et rendent sa diplomatie illisible, ce qui explique en partie l’échec du pays à se faire élire au Conseil de sécurité des Nations unies ou même à être pris au sérieux sur la scène internationale.

Donald Trump jouait tactique avec la Chine, empochant des gains financiers à court terme. Biden joue stratégique, comme l’illustrent la création de la nouvelle alliance et la rencontre prévue vendredi entre les membres du Quad (États-Unis, Inde, Japon et Australie), cet autre regroupement antichinois. Le président est pressé de mettre en œuvre sa stratégie d’affrontement, quitte à piétiner les intérêts de ses alliés. Il est maintenant temps pour le Canada de sortir de Disneyland et de faire face au Parc jurassique qu’est devenue la scène mondiale. Ce sera le premier défi de politique étrangère du nouveau mandat de Justin Trudeau.

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