L’éducation en temps de crise

De nouveaux enjeux tels que la valeur du diplôme national par rapport à un diplôme obtenu en ligne dans une prestigieuse université étrangère, la place des entreprises dans l’éducation ou encore l’augmentation des écarts de réussite selon les capacités à se payer des tuteurs privés à distance pourraient faire leur apparition.
Jeff McIntosh La Presse canadienne De nouveaux enjeux tels que la valeur du diplôme national par rapport à un diplôme obtenu en ligne dans une prestigieuse université étrangère, la place des entreprises dans l’éducation ou encore l’augmentation des écarts de réussite selon les capacités à se payer des tuteurs privés à distance pourraient faire leur apparition.

La fermeture des établissements pour limiter la propagation du coronavirus a provoqué un véritable bouleversement dans le monde de l’éducation et a révélé le rôle central de l’école dans nos sociétés. Cette crise a incontestablement avivé des problèmes déjà présents en éducation et engendré de nouveaux défis.

Plusieurs des contraintes imposées dans les milieux éducatifs ont amplifié les inégalités déjà présentes avant la crise. En temps normal, les liens sociaux existant dans les établissements atténuent certaines des difficultés liées à ces disparités. La crise sanitaire a mis à mal cette fonction sociale de l’école et a contribué à précariser la situation de nombreuses personnes.

Alors que certains jeunes ont pu profiter d’une situation favorable (soutien parental, espace de travail, etc.), d’autres ont dû composer avec d’importantes contraintes qui ont nui à leur persévérance, à leur motivation et à leur capacité de réussite. Les effets sur la santé mentale ont également été soulevés à de multiples reprises.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons une version abrégée d’un texte paru dans la revue L’Action nationale, mai-juin 2021, volume CXI, nos 5-6.

Si le milieu scolaire ne peut tout faire, il offre aux jeunes un espace de socialisation et d’expression indispensable à leur développement. Les répercussions de la pandémie, notamment les retards des uns et l’abandon des autres, prendront du temps à se résorber. Mieux comprendre comment la pandémie a affecté les élèves en tenant compte de leurs conditions socio-économiques est essentiel afin de mieux définir les actions à entreprendre pour résorber ces effets. L’enjeu de la réussite, déjà au cœur de nombreux débats en éducation, devra retenir toute notre attention. Par exemple, quel sera l’effet sur les garçons, dont presque la moitié n’accédaient déjà pas au niveau collégial ?

Une révolution numérique accélérée

Sans le numérique, la pandémie et le confinement auraient pris un tout autre visage. Qui aurait pu imaginer qu’aussi rapidement des dizaines de milliers d’étudiantes et d’étudiants allaient suivre leurs cours à distance ? Des classes en confinement du primaire aux journées en alternance au secondaire, en passant par l’enseignement à distance dans les cégeps et les universités, le numérique a été présent pour le meilleur et pour le pire, pourrions-nous dire.

Il est indéniable que la révolution numérique en cours avant la crise n’aura été qu’accélérée par cette dernière. Entre 1995 et 2015, le milieu universitaire avait par exemple connu une croissance de 220 % de son offre de cours en ligne, tandis que le réseau collégial expérimentait déjà des cours à distance synchrones ou asynchrones. Ces cours ne représentaient toutefois qu’une infime proportion de l’ensemble des enseignements offerts. Il faut prendre conscience de l’importance que prennent ces pratiques dans l’enseignement et de la possible dématérialisation, dans l’espace et dans le temps, qu’elles peuvent entraîner.

Dans le temps, car le travail peut être divisé entre production du cours, encadrement des jeunes et évaluation. La transformation potentielle pour la pratique enseignante et la précarisation du travail est importante. L’enjeu de l’absence de lieu physique pour offrir ce type de cours est aussi notable. D’une part, à l’échelle du Québec, on pourrait craindre une concurrence accrue entre établissements ; d’autre part, une offre de cours en ligne peut être synonyme de marchandisation et de privatisation de l’éducation.

Dépassant ainsi le seul enjeu de l’offre de cours, la formation à distance est peut-être l’arbre qui cache la forêt de la révolution numérique en éducation. De nouveaux enjeux tels que la valeur du diplôme national par rapport à un diplôme obtenu en ligne dans une prestigieuse université étrangère, la place des entreprises dans l’éducation ou encore l’augmentation des écarts de réussite selon les capacités à se payer des tuteurs privés à distance pourraient faire leur apparition. Un espace de réflexion s’avère donc nécessaire pour éviter une concurrence malsaine et pour mieux évaluer l’impact de cette révolution sur la réussite étudiante et sur le travail du personnel de l’éducation. En outre, comme le numérique est là de façon permanente, il faut qu’il vise le renforcement du tissu social plutôt que son éclatement.

Éducation et liens sociaux

Une autre leçon de la pandémie est sans doute la fragilité des liens sociaux. Les tensions provoquées par le mouvement complotiste en sont une illustration. Il symbolise une perte de confiance d’une partie de la population envers les institutions publiques gouvernementales ou médiatiques. Et si les recherches à venir qui porteront sur la composition sociale de ces mouvements nous révélaient des corrélations entre le niveau d’éducation et la participation à ces manifestations, en serions-nous surpris ?

Si la crise exacerbe ces tensions, espérons que nous parviendrons à prendre la mesure des défis que nous avons à relever collectivement et que nous saurons en tenir compte dans nos réflexions sur l’avenir de l’éducation.

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