Washington, Pékin et les îles du Pacifique

«Les États-Unis ayant quitté l’Afghanistan, leur mire géopolitique se tourne de plus en plus vers l’Asie-Pacifique, en continuité avec la politique de l’ancien président Donald Trump, qui considérait la Chine comme le plus grand compétiteur économique des États-Unis», écrit l'autrice.
Photo: Kaila Peters / Navy Office of Information / AFP «Les États-Unis ayant quitté l’Afghanistan, leur mire géopolitique se tourne de plus en plus vers l’Asie-Pacifique, en continuité avec la politique de l’ancien président Donald Trump, qui considérait la Chine comme le plus grand compétiteur économique des États-Unis», écrit l'autrice.

L’autrice est professeure à l’École de développement international et mondialisation de l’Université d’Ottawa. Son premier essai, Perdre le Sud, est paru aux éditions Écosociété en août 2020.

Bien qu’il s’agisse de ma discipline universitaire, les cours de relations internationales classiques m’ennuient, et je dédaigne normalement les concepts ayant fondé ce champ d’études, comme la realpolitik, l’équilibre des pouvoirs ou le hard power. Pourtant, force est d’admettre que certaines situations sont des cas d’école en géopolitique réaliste : c’est le cas des velléités de Washington et Pékin quant aux îles du Pacifique.

Les chercheurs Gerard Finin et Terence Wesley-Smith qualifient la politique étrangère américaine de stratégie d’endiguement de la montée de la Chine dans 14 îles de l’océan Pacifique. Un financement d’un milliard de dollars doit notamment être approuvé par le Congrès des États-Unis afin de soutenir la gouvernance démocratique, la santé publique, la croissance économique et différentes autres politiques nationales dans la région.

Dans une lettre ouverte publiée par The Guardian, les chercheurs affirment que le financement américain est motivé par des intérêts géostratégiques contre la Chine plutôt que par une réelle coopération internationale. Selon eux, les populations de ces îles considèrent plutôt les changements climatiques — et non la Chine — comme l’enjeu de sécurité principal. Un penseur réaliste des relations internationales comme Robert Gilpin argumenterait qu’il s’agit d’une stratégie américaine de coopération visant à renforcer (ou à retrouver) une stabilité hégémonique en pente descendante.

Dès 2018, l’expert Dingding Chen expliquait dans un blogue sur la politique internationale que la stratégie américaine visait à contenir la montée chinoise et à rééquilibrer la polarité des puissances. On se demande aujourd’hui si le Japon va embarquer dans le train des États-Unis et si la Russie va les balancer en appuyant la Chine.

Soft power et hard power

Le soft power économique et diplomatique des États-Unis est doublé de menaces militaires s’apparentant plutôt au hard power. Des exercices militaires baptisés Large-Scale Exercise 2021 ont notamment eu lieu dans le Sud-Est asiatique entre les 3 et 15 août derniers afin de tester la capacité américaine à répondre à une attaque éventuelle (et potentiellement commune) de la Russie et de la Chine. Le chercheur Samir Saul prévenait d’ailleurs de l’avènement du triangle États-Unis–Russie–Chine dans les pages du Devoir en mai dernier.

Il s’agit des plus grandes manœuvres militaires américaines dans cette partie du Pacifique depuis la guerre froide. Avec 36 vaisseaux, dont des sous-marins et des porte-avions, c’est la plus importante opération depuis Ocean Venture, dirigée par l’OTAN en 1981. L’objectif est clair : démontrer le hard power des États-Unis, leur puissance militaire, afin de dissuader l’expansionnisme de la Chine.

L’amiral John Aquilino, à la tête du commandement américain pour la région, a d’ailleurs réaffirmé la position d’hégémonie militaire des États-Unis il y a quelques semaines lors d’une conférence : « Je veux être très clair : nous avons la meilleure armée du monde. »

Le général Charles Flynn a fait des remarques similaires visant aussi à réaffirmer le hard power des États-Unis : « L’armée est toujours capable de se déployer rapidement. Et nous disposons d’un éventail de forces ici dans le Pacifique — des troupes d’entrée en force aux troupes motorisées, en passant par le soutien, les communications, la cybernétique, la guerre électronique, le renseignement, l’assistance aux forces de sécurité… — qui peuvent se déplacer rapidement et à grande échelle. »

Géopolitique 101

Les États-Unis ayant quitté l’Afghanistan, leur mire géopolitique se tourne de plus en plus vers l’Asie-Pacifique, en continuité avec la politique de l’ancien président Donald Trump, qui considérait la Chine comme le plus grand compétiteur économique des États-Unis.

La vice-présidente américaine Kamala Harris a d’ailleurs fait une visite diplomatique dans le Sud-Est asiatique peu après les exercices militaires du mois dernier.

Le gouvernement de Joe Biden, comme celui de Trump, dit craindre une agression de Pékin envers Taïwan ou encore une invasion des îles du Pacifique. Pourtant, ce sont les États-Unis qui ont cessé de reconnaître le principe d’« une seule Chine » et qui, ce faisant, ont rouvert le dossier de Taïwan. Et cela, près de 50 ans après la normalisation des relations diplomatiques entre Pékin et Washington par le président américain Richard Nixon. Les récents exercices militaires ressemblent donc plus à une démonstration de force qu’à un effort de protection. Une tentative à peine voilée de demeurer l’hégémon mondial, ne serait-ce que militairement.

Les concepts classiques des relations internationales réalistes ne seront jamais mes préférés : ils me donnent l’impression de jouer à Risk avec mes neveux. Nonobstant, ils peuvent parfois servir d’abstractions utiles pour comprendre le monde.

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