L’élagage des livres dans les bibliothèques

La préparation universitaire et scientifique des bibliothécaires est un gage de compétence qui ne doit pas être sous-estimé, et cet engagement en faveur de la liberté intellectuelle contribue étroitement à leur mission en matière d’accès, de préservation et de création des savoirs, selon les auteurs.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La préparation universitaire et scientifique des bibliothécaires est un gage de compétence qui ne doit pas être sous-estimé, et cet engagement en faveur de la liberté intellectuelle contribue étroitement à leur mission en matière d’accès, de préservation et de création des savoirs, selon les auteurs.

Pour des raisons évidentes de gestion d’espace et de mise à jour des collections, les responsables de bibliothèques doivent périodiquement élaguer, c’est-à-dire, recenser les documents qui ne sont plus adéquats pour la mission et les publics, puis faire des choix, quelquefois difficiles, pour les retirer de la circulation.

L’élagage exige des outils, des critères et une méthode, pour être conduit. Les critères considérés par les bibliothécaires concernent l’état du document, son usage, mais aussi la pertinence et la valeur du contenu. Les documents sont désélectionnés lorsque, par exemple, ils ne sont plus utilisés, sont détériorés, contiennent des informations désuètes sur le plan scientifique, ou alors, en contexte scolaire, lorsqu’ils cessent d’être pertinents pour les programmes d’études sinon l’ordre d’enseignement. La présence de stéréotypes discriminatoires (sexistes, racistes, ethniques, religieux, culturels, sociaux, physiques ou autres) constitue un critère de contenu important. La qualité de la langue et des illustrations peut également être mise en cause.

Dans le cas des bibliothèques nationales, la question se pose autrement, car leur mandat est d’assurer l’acquisition et la conservation permanente de tous les ouvrages publiés sur le territoire qu’elle couvre ou qui concerne directement ou indirectement ledit territoire. Mais, dans tous les cas, la gestion des collections, dont l’élagage fait partie, est enseignée dans les écoles de bibliothéconomie et de sciences de l’information. Ainsi, les bibliothécaires disposent de la préparation professionnelle requise pour entreprendre avec discernement et compétence ces activités.

Ajoutons que la désélection ne mène pas forcément à l’élimination des documents. Cela ne veut pas dire que, dans une perspective professionnelle, on n’élimine jamais de livres en bibliothèque ; on en pilonne assurément. Mais ce n’est qu’une des actions disponibles, après la désélection, qui coexiste avec d’autres solutions, comme celles de les réorienter dans d’autres sections, de les entreposer dans un dépôt ou un magasin. On peut aussi en faire don à d’autres bibliothèques sinon à des organismes. La destruction par le feu dans une mise en scène symbolique ne fait pas partie des pratiques professionnelles.

Dans le cas du Conseil scolaire catholique Providence en Ontario, dans quelle mesure les bibliothécaires scolaires ont-elles ou ont-ils participé à cette initiative ? Dans quelle mesure a-t-on pris en compte leur expertise professionnelle, si c’est le cas, dans les différentes étapes de ce processus dont les moyens et les fins ne s’inscrivent pas dans le contexte d’un élagage courant ? Car il semble, en effet, que nous sommes face à une instance de censure, de mise à l’index et même un autodafé pour les quelque trente livres qui ont été brûlés et dont les cendres ont été récupérées pour engraisser la terre d’un arbre nouvellement mis en terre. C’est un symbole chargé pour une bibliothèque scolaire, son jeune public et plus largement la communauté. L’autodafé est le fait d’un groupe autoproclamé de censeurs qui agissent à partir de leur version particulière de la morale ou de la religion. Ces ingrédients étaient présents dans cette institution confessionnelle catholique en Ontario, et la cérémonie s’est avérée, de surcroît, une pure fabrication n’ayant rien à voir, comme l’ont souligné des représentants des Premiers Peuples, avec les traditions autochtones.

Gage de compétence

Ainsi, les bibliothécaires et les archivistes ne sont pas simplement là pour ranger des documents, des objets de lecture ou de mémoire. Ces spécialistes des sciences de l’information sont, et doivent demeurer, un rempart contre la censure aux formes constamment changeantes. Leur préparation universitaire et scientifique est un gage de compétence qui ne doit pas être sous-estimé et, parmi les services qu’ils peuvent rendre à la société, cet engagement en faveur de la liberté intellectuelle contribue étroitement à leur mission en matière d’accès, de préservation et de création des savoirs.

Depuis quelques années, les défis des professionnels sont devenus plus complexes que jamais. Traditionnellement, des abonnés des bibliothèques faisaient des demandes de retrait de documents en jugeant que la bibliothèque était trop inclusive lorsqu’elle offrait des contenus jugés sexuellement explicites, violents ou trop progressistes pour les publics. Aujourd’hui, des demandes de retrait se sont ajoutées où l’on juge désormais que la bibliothèque n’est pas assez inclusive lorsqu’elle propose des contenus perçus comme racistes, sexistes, ou désavantageux pour des groupes marginalisés.

On peut dès lors s’étonner du silence assourdissant de nos grandes institutions concernant ce dossier on ne peut plus brûlant et les défis qui l’accompagnent. Où est Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) ? Où sont les grandes bibliothèques publiques ? Nous n’avons trouvé aucune prise de position des principales institutions documentaires pour dénoncer cet événement et prendre part au débat.

Une réflexion collective sur ces questions qui touchent les milieux professionnels et l’ensemble de la société est pourtant inévitable. Comme l’ont fait valoir plusieurs, dont Ariane Régnier, la présidente de l’Association pour la promotion des services documentaires scolaires, le but n’est pas de vider les collections des bibliothèques, mais de les renouveler et d’être plus engagé en pratiquant un travail de médiation critique avec des documents présentant des scories.

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