Faire de l’amélioration du français un projet collectif

«Les personnes en position d’autorité proposent d’offrir aux cégepiens un ensemble de prothèses, à l’exemple du logiciel de correction Antidote, pour éviter d’affronter un problème qui est en train de gangrener notre système d’éducation», écrit l'auteur.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse «Les personnes en position d’autorité proposent d’offrir aux cégepiens un ensemble de prothèses, à l’exemple du logiciel de correction Antidote, pour éviter d’affronter un problème qui est en train de gangrener notre système d’éducation», écrit l'auteur.

Devant les piètres résultats des étudiants du cégep à l’épreuve uniforme de français, Bernard Tremblay, le président-directeur général de la Fédération des cégeps, a eu l’idée de génie de leur permettre d’utiliser le logiciel de correction Antidote pour améliorer les taux de réussite.

Pourquoi ne pas aller au bout de cette logique implacable en dissimulant tout simplement leurs diplômes dans une boîte de Cracker Jack ? Cela aurait le mérite de faire augmenter les taux de diplomation, véritable but recherché, quitte à offrir aux futurs employeurs une cohorte d’analphabètes fonctionnels comme c’est déjà le cas au Québec pour une bonne partie de la population.

Cette façon de réagir à un problème aussi criant et aussi grave me fait penser à ce parent qui, face à la poussée de fièvre de son enfant, décide tout simplement de casser le thermomètre ou encore de le tremper dans l’eau froide. Belle manière de régler le problème et surtout de ne pas se pencher sur ses causes !

Il en va un peu de même avec les difficultés qu’éprouvent les étudiants à lire, à écrire et à comprendre un texte. Au lieu de chercher les causes à l’origine de ces difficultés pour ensuite proposer une solution vraiment efficace, les personnes en position d’autorité proposent plutôt de leur offrir un ensemble de prothèses, à l’exemple de ce logiciel de correction, pour éviter d’affronter ce problème qui est en train de gangrener notre système d’éducation.

Un des arguments avancés par notre président-directeur général est le suivant : de la même manière qu’on permet depuis plusieurs années aux étudiants d’utiliser une calculatrice en classe, pourquoi ne pas leur donner aussi la possibilité d’utiliser un logiciel de correction lors des épreuves de français ?

À ce que je sache, la calculatrice est utilisée dans les cours de sciences non pas pour savoir combien font 2 + 2, mais plutôt pour effectuer des opérations complexes, alors que le logiciel de correction de son côté aurait surtout pour fonction, malheureusement, de corriger des fautes de français que ne devraient plus faire des étudiants de niveaux collégial ou universitaire.

Il n’est pas normal, par exemple, de se retrouver au cégep face à des étudiants qui ne font pas encore la différence entre les mots « ces », « ses » et « c’est » , qui confondent le pronom « on » avec le verbe « ont » ou le « a » avec « à » ! Et là, je n’ai encore rien dit au sujet de la syntaxe ni même de la ponctuation. Ainsi, lorsque j’enseignais, il m’arrivait souvent de me retrouver devant des phrases auxquelles manquaient le point final puis la majuscule au début de ce que je devinais être une nouvelle phrase. Et le vocabulaire des jeunes cégépiens est, il faut le dire, anémique. Mais ce qui m’étonne encore davantage, c’est qu’ils n’ont pas acquis cette habitude pourtant essentielle qui consiste à chercher les mots inconnus dans un dictionnaire ou, à la limite, à l’aide de leur téléphone intelligent, qu’ils ont pourtant à portée de main.

Pour une corvée nationale

La ministre de l’Enseignement supérieur, Mme Danielle McCann, vient d’annoncer qu’elle investira des millions pour que les cégépiens améliorent leur apprentissage du français. La belle affaire ! Depuis des années déjà, à grands coups d’emplâtres, de diachylons et de cataplasmes, les cégeps proposent aux étudiants qui ont des difficultés en français, et par le fait même dans leurs études en général, de rencontrer des aides pédagogiques individuels, des conseillers en services adaptés ou en orientation, des techniciens en travaux pratiques, tout en mettant à leur disposition des Centres d’aide en français, en philosophie, en sciences humaines ou autres disciplines, ainsi qu’un service de tutorat par les pairs ; sans oublier le programme Tremplin DEC destiné à ceux qui n’ont pas les préalables pour être acceptés au cégep.

Bien sûr, ces mesures découlent de bonnes intentions. Bien sûr qu’elles plaisent aux parents et les rassurent tout en donnant une belle image aux collèges qui les proposent et surtout bonne conscience aux directions de même qu’aux ministres qui se succèdent. Mais toutes ces belles attentions et mesures à la pièce arrivent beaucoup trop tard.

En fait, si l’amélioration du taux de diplomation au cégep tout comme, je l’espère, l’épanouissement intellectuel de tous ces jeunes étudiants tiennent vraiment à cœur au président-directeur général de la Fédération des cégeps de même qu’à la ministre de l’Enseignement supérieur, j’implore ceux-ci de regarder en amont et de travailler avec Jean-François Roberge, le ministre de l’Éducation, pour faire en sorte que les élèves réussissent enfin et d’une manière rigoureuse à maîtriser « la brillante fleur de feu qui crée l’art » dont nous parle Eschyle dans son Prométhée enchaîné. En s’assurant ainsi qu’ils apprennent à bien lire, écrire, comprendre un texte et à aimer la lecture, notre système d’éducation fera ainsi surgir de leurs yeux cette étincelle qui a le potentiel d’embraser tout le reste.

Mais attention, cela ne se réalisera pas en un coup de baguette magique pas plus qu’en saupoudrant des millions pour réparer ce qui n’a jamais bien fonctionné de toute façon. C’est à une véritable corvée étalée sur au moins une dizaine d’années que notre système d’éducation et la société en général devraient s’atteler pour améliorer sérieusement et d’une manière pérenne, du niveau primaire jusqu’aux degrés supérieurs, la maîtrise du français chez les jeunes, les moins jeunes tout comme dans la population en général.

Avons-nous le courage comme société de nous projeter aussi loin dans l’avenir pour corriger ce mal qui nous affecte ? Je n’ai pas la réponse à cette question, mais lorsque je regarde ce qui se passe actuellement dans notre système d’éducation, disons que je suis plutôt pessimiste.

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