Il faut faire confiance à l’intelligence du lectorat

«C’est en multipliant les lectures et les perspectives qu’on peut plus facilement faire la part des choses», écrit l'auteur.
Photo: Charly Triballeau Agence France-Presse «C’est en multipliant les lectures et les perspectives qu’on peut plus facilement faire la part des choses», écrit l'auteur.

Il y a quelques jours étaient rapportés dans Le Devoir les propos de quatre autrices, portant sur la représentation des relations amoureuses dans certains classiques littéraires et plus particulièrement sur le destin tragique de bon nombre de leurs héroïnes. Claudia Larochelle mentionnait alors la nécessité d’« être vigilants quand on donne à lire des livres à nos enfants, à nos adolescents », tout en précisant, avec raison, que la censure n’était en aucun cas la voie à suivre. Elle préconisait plutôt l’usage du « gros bon sens, de la normalisation des relations d’équité, de justice ».

Ce passage m’a trotté dans la tête plusieurs jours durant. Je me suis demandé en quel sens il fallait prendre cet appel à la vigilance, d’autant plus qu’il était question d’œuvres jugées incontournables : Dumas, Flaubert, Zola, etc. Certes, on ne parle pas ici de censure… Mais faudrait-il déconseiller de telles lectures ? Formuler des mises en garde à leur égard ? Réorienter le regard vers des récits inoffensifs ?

Le propos a aussi réveillé en moi le souvenir, pas si lointain, de la controverse entourant l’Association des libraires du Québec. C’était à l’automne 2020 : face à la pression de quelques personnes — mécontentes de la visibilité offerte au premier ministre et aux œuvres dont il souhaitait parler —, la direction de l’Association des libraires, prise dans la tourmente, avait exercé ce qui s’apparentait à de l’autocensure, retirant de sa plateforme la liste de suggestions du premier ministre. L’organisme avait finalement fait volte-face quelques jours plus tard. Or, pour justifier leur mécontentement initial, les signataires d’une lettre avaient affirmé, entre autres choses, que « la lecture n’est pas une vertu en soi, pas sans esprit critique » et que certaines idées peuvent directement mener à la violence. On n’en appelait toutefois pas à la censure : là également, il était davantage question d’un appel à la vigilance.

Une vigilance suspecte

Sans connaître le fond de la pensée de Mme Larochelle, il me semble, de façon très générale, que ces appels à la vigilance en matière littéraire et artistique participent souvent d’une volonté de surprotéger un certain public (que l’on croit fragile ou inexpérimenté), et d’une inquiétude quant à la possibilité que celui-ci soit trop fortement influencé, voire « contaminé » jusque dans son comportement, par les représentations problématiques ou stéréotypées auxquelles on l’expose. Or, c’est justement cette volonté et cette inquiétude qui rendent suspect l’appel à la vigilance littéraire, du moins tel que je le perçois.

D’abord, il me semble paternaliste de laisser croire que certaines lectures puissent être déconseillées à ceux et celles qui n’auraient pas atteint un « degré suffisant » d’esprit critique. Le jugement nuancé, tout comme la capacité à analyser les subtilités d’un essai ou d’un récit, est une faculté qui, justement, se forme au contact d’idées et de propos diversifiés. On ne peut donc pas espérer que l’esprit critique se forme ex nihilo, nous permettant ensuite d’attaquer la lecture des œuvres en question. Savoir lire et savoir juger, c’est en le faisant qu’on l’apprend. Et c’est en multipliant les lectures et les perspectives qu’on peut plus facilement faire la part des choses. En outre, à force de vouloir surprotéger les lecteurs, de vouloir guider chacun de leurs pas, on les dépouille de leur autonomie et de leur « droit de lire n’importe quoi » (Daniel Pennac).

Par ailleurs, je doute fort que des individus adhèrent à une idée uniquement parce qu’ils y ont été exposés à travers le prisme de la lecture. On peut très bien être en contact avec une représentation littéraire du monde et des relations humaines sans pour autant y adhérer. Certes, nul ne niera que certains ouvrages contribuent à notre développement et à notre éducation, y compris à notre éducation morale. Mais il s’en faut de beaucoup que l’on puisse imaginer que des idées fausses, stéréotypées ou licencieuses seront aveuglément soutenues par les personnes qui les ont fréquentées au détour d’une lecture. (Même si c’était le cas, la cause ne serait pas attribuable à ce que ces personnes ont lu ; tout au plus, on pourrait s’interroger sur ce qu’elles n’ont pas lu.)

De toute façon, ceux et celles qui jugent que certaines idées ne devraient pas avoir droit de cité dans notre société, sous prétexte que la simple fréquentation de ces dernières risquerait d’entraîner leur adoption, se retrouvent selon moi en bien mauvaise posture. En plus d’être fallacieux, l’argument est à double tranchant. Comment en effet expliqueront-ils la validité de leurs propres convictions, si celles-ci pourraient n’être au fond que le résultat aléatoire de leurs propres fréquentations ?

Les appels à la « vigilance littéraire » ont beau être plus nuancés que la censure — ou l’autodafé, dont un exemple désolant a fait les manchettes il y a quelques jours —, ils n’en sont pas moins, à mon avis, teintés de paternalisme, dans la mesure où ils hésitent à faire confiance à l’intelligence du lectorat.

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