Les 40 ans de la guerre de la pêche au saumon à Restigouche

«À l’époque, les rivières à saumon de la Gaspésie sont très prisées par des pêcheurs américains qui font la fortune des clubs de pêche privés: la ressource
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «À l’époque, les rivières à saumon de la Gaspésie sont très prisées par des pêcheurs américains qui font la fortune des clubs de pêche privés: la ressource "à préserver" est donc à réserver à ces touristes bien nantis», rapporte Miriam Hatabi.

Le 11 juin 1981, le gouvernement du Québec envoie 500 agents de police à Listuguj, dans la baie des Chaleurs. Pour le 40e anniversaire de l’escarmouche à Restigouche, l’ethnologue Pascal Huot revient sur les événements et réfléchit aux conflits plus récents.

Le 9 juin 1981, Lucien Lessard, ministre du Loisir, de la Chasse et de la Pêche, lance un ultimatum de 24 heures aux Mi’gmaq pour qu’ils cessent leurs activités de pêche au saumon suivant l’annonce de son interdiction par le gouvernement de René Lévesque. La ressource — le saumon — serait en danger et devrait être préservée, ce que la pêche mi’gmaw compromettrait. À l’époque, les rivières à saumon de la Gaspésie sont très prisées par des pêcheurs américains qui font la fortune des clubs de pêche privés : la ressource « à préserver » est donc à réserver à ces touristes bien nantis.

Des Idées en revues

Chaque mardi, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons un texte paru dans la revue À bâbord !, été 2021, no 88.

Au matin du 11 juin 1981, devant le refus des Mi’gmaq de cesser leurs activités ancestrales de pêche au filet dans la rivière Restigouche, débarquent l’escouade antiémeute, des gardes forestiers et des agents de police locaux chargés de confisquer les filets. « Depuis les années 1850, les Mi’gmaq sont considérés comme des “braconniers” et n’ont pas le droit de pêcher sur leur rivière. Si les Mi’gmaq refusent d’arrêter leurs activités, c’est parce que la pêche au filet fait partie de leurs droits ancestraux et que l’endroit sur la rivière Restigouche est le lieu historique de pêche. Et pour comble, la pêche au filet leur est interdite alors que la pêche commerciale au Nouveau-Brunswick, sur la même rivière, se poursuit librement », raconte Huot. Selon lui, l’intimidation et la violence des policiers sont spectaculaires : « À Listuguj, il y avait une volonté gouvernementale de faire peur et d’impressionner : il y avait des hélicoptères, on comptait trois policiers pour chaque pêcheur, certains armés de matraques. »

De nombreux échos depuis

On peut parler d’un prélude à la crise d’Oka, selon Huot. À Oka, en plus des graves violences ponctuelles, la crise a été marquée par de fortes tensions et de l’intimidation sur une longue durée. Lors des événements de Listuguj, la violence était décomplexée : « L’escouade antiémeute des années 1980 était une force mobilisée pour intimider, d’une violence impressionnante : les pêcheurs sont tirés par les cheveux, plusieurs sont matraqués, les filets de pêche sont coupés au couteau. Même les bateaux des gardes forestiers sont utilisés pour couper les filets de pêche. Il y a de quoi de surréaliste dans cette histoire. »

À l’automne 2020, à Saulnierville en Nouvelle-Écosse, un conflit éclate entre pêcheurs de homard autochtones et allochtones. Tout comme à Listuguj, à Saulnierville, les questions de préservation de la ressource et de droits ancestraux sont mobilisées. Pascal Huot réfléchit : « On a l’impression que l’histoire se répète : on passe du saumon au homard, mais c’est la même rengaine. La loi n’aide pas : la pêche de subsistance est reconnue, mais mal définie et, pour cette raison, les conflits sont voués à se répéter. Ce qui se produit en Nouvelle-Écosse, c’est aussi une redite de Restigouche. » Selon Huot, il y a lieu de s’inquiéter : « Est-ce que les relations vont redevenir saines ? Restera-t-il une rancœur et une méconnaissance ? La même population continuera de se côtoyer en haute mer, sur les quais… même une fois le conflit réglé, les risques que les querelles perdurent sont assez élevés. »

Une histoire condamnée à se répéter

Pour Huot, l’un des nœuds du problème est la superposition des juridictions qui mène les Autochtones luttant pour la reconnaissance de leurs droits ancestraux à s’adresser à de multiples cours provinciales et fédérales. « Dans certains cas, il faut négocier avec le fédéral, avec le provincial au Québec et le provincial au Nouveau-Brunswick. Ça ne finit plus ! C’est rendu d’une complexité peut-être volontaire : ça fait que les problèmes ne se règlent pas, ça perdure dans le temps, c’est un moyen de ne pas payer et de ne pas régler… »

Bien que Pascal Huot concède que des efforts ont été faits pour que les réalités autochtones soient mieux connues, comprises et représentées, « le rapport de force demeure le même : les conflits ne sont pas d’égal à égal. On est tombé dans une dynamique où le seul recours est le recours juridique, un no man’s land gouvernemental et la fin de tout ça, je ne la vois pas. On retombe dans les mêmes patterns, les conflits peuvent être confondus, c’en est aberrant. Pour les Autochtones, ce n’est même pas de faire reconnaître leurs droits sur le territoire et leur droit à gérer le territoire, c’est de faire reconnaître leur autonomie, et c’est à eux de faire la preuve de leur présence ancestrale et de leur capacité de gérer le territoire et la ressource. »

Listuguj, Oka, Saulnierville et bien d’autres sont quelques-unes des nombreuses manifestations contemporaines du colonialisme dans ce qu’il a de plus violemment matériel : les enjeux d’accès au territoire et aux ressources sont encore aux fondements de la répression de l’État devant les revendications autochtones pour l’autonomie et l’autodétermination.

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à rdutrisac@ledevoir.com



À voir en vidéo