La question qui embarrasse

«D’abord, il faut convenir que la question était malhabile au sens où non seulement elle était libellée d’une drôle de manière, mais surtout elle a été posée seulement au chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet», écrit l'auteur.
Photo: Sean Kilpatrick / Pool / La Presse canadienne «D’abord, il faut convenir que la question était malhabile au sens où non seulement elle était libellée d’une drôle de manière, mais surtout elle a été posée seulement au chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet», écrit l'auteur.

L’auteur est vice-doyen et professeur en sciences politiques au Campus Saint-Jean. Son plus récent ouvrage est Droitisation et populisme. Canada–Québec–États-Unis (PUL, 2020). À l’automne, il publiera l’ouvrage collectif Les droites provinciales en évolution, 2015-2020 (PUL, 2021).

La question de la modératrice Shachi Kurl, présidente d’Angus Reid, a donné lieu à des réactions qui ont monopolisé quelques jours de campagne. D’abord, il faut convenir que la question était malhabile au sens où non seulement elle était libellée d’une drôle de manière, mais surtout elle a été posée seulement au chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet. On aurait bien aimé entendre les autres chefs se prononcer en direct sur le sujet. Par la suite, Kurl s’est défendue en disant qu’elle devait poser la question puisqu’il y avait des téléspectateurs « à Lethbridge, à Fort St. John, à Brandon, au Manitoba » qui attendaient une réponse. À vrai dire, c’est plutôt une catégorie d’électeurs qui espérait cette question.

En effet, c’est surtout du côté gauche du spectre politique que la question était attendue, comme en 2019 d’ailleurs, même si la droite s’est aussi exprimée sur le sujet. Rappelons l’appel du premier ministre conservateur Brian Pallister qui s’était payé une publicité avec 21 raisons (novembre 2019), pour inviter les fonctionnaires québécois outrés par la loi 21 à venir s’installer au Manitoba. Mais cette invitation du premier ministre manitobain avait été en quelque sorte un acte solitaire que ses homologues conservateurs n’avaient ni suivi ni appuyé. Ce qui intéresse Jason Kenney, et on peut soupçonner qu’il en est de même pour une grande partie de la base conservatrice de l’Ouest, ce n’est pas la loi 21, mais bien d’autres sujets, dont la péréquation. Si Jason Kenney a loué dans le passé la volonté de François Legault de voir le Québec se passer de la péréquation, cela ne l’empêche pas de proposer un référendum sur la question aux Albertains en octobre prochain. De ce point de vue, on peut penser que la promesse d’Erin O’Toole de présenter une Loi sur l’équité de la péréquation et des transferts est de beaucoup plus attrayante aux yeux des conservateurs que les discussions concernant la loi 21. D’ailleurs, une tournée des principaux commentateurs de droite dans l’Ouest confirme cette impression, car peu d’entre eux ont remarqué ou commenté la question lancée au chef bloquiste.

En revenant quelques années en arrière, on observe en fait que, lorsque les gouvernements québécois ont avancé des initiatives législatives en matière identitaire comme la loi 21, les réactions ont été importantes au sein de la gauche canadienne de l’ouest du pays. Par exemple, lorsqu’elle était première ministre de l’Alberta, Rachel Notley prenait bien soin de spécifier qu’elle désapprouvait les initiatives québécoises aussi bien celles des libéraux de Philippe Couillard que du gouvernement caquiste de François Legault.

Ainsi, après une réunion des ministres de la Santé qui s’était tenue à Edmonton (21 octobre 2017) et à laquelle assistait le ministre québécois Gaétan Barrette, elle avait affirmé que le projet de loi 62 des libéraux sur la neutralité religieuse était une « triste journée pour le Canada », qu’il ciblait les « femmes marginalisées » et reflétait même de l’islamophobie. Et ce fut de nouveau une « triste journée pour le Canada », dixit Rachel Notley sur son fil Twitter (17 juin 2019), lorsque le CAQ a utilisé le bâillon pour faire adopter son projet de loi 21.

Quant au maire de Calgary, Naheed Nenshi, il a déclaré à la CBC (2 octobre 2019) qu’il était « terrifié » par cette loi. En fait, pour la gauche, la dénonciation de la loi 21 est aussi un produit pour consommation interne, visant à mettre dans l’embarras les premiers ministres conservateurs, comme l’a fait la cheffe néodémocrate Andrea Horvath en Ontario, avec une motion en novembre 2019, et celui en Saskatchewan (Sam Meili) qui a critiqué (décembre 2019) le premier ministre Scott Moe pour ne pas avoir dénoncé la loi 21, évidemment discriminatoire pour le néodémocrate.

Pour le moment, les chefs néodémocrates provinciaux ont mieux à faire, préférant de loin la critique des premiers ministres conservateurs pour la difficile gestion de la pandémie plutôt que de penser à ce débat. Cependant, il est difficile de dire si la question exercera une influence en dehors du Québec. Quelques électeurs progressistes, notamment du côté de l’Ontario, pourraient trouver que, sur cette question, Justin Trudeau apparaît, tout bien pesé, plus crédible que les conservateurs qui ont déjà annoncé ne pas vouloir contester la loi 21 devant les tribunaux.



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