Le retour de l’Index

«Imposer aux élèves la destruction de livres est antipédagogique. Ces jeunes lecteurs n’ont même pas eu l’occasion de lire ces titres que ces derniers sont littéralement brûlés», écrit l'autrice.
Photo: Daniel Roland Agence France-Presse «Imposer aux élèves la destruction de livres est antipédagogique. Ces jeunes lecteurs n’ont même pas eu l’occasion de lire ces titres que ces derniers sont littéralement brûlés», écrit l'autrice.

Un conseil scolaire de l’Ontario a pris la liberté de détruire près de 5000 livres jeunesse à thématique autochtone. L’initiative représenterait un geste de réconciliation et d’ouverture destiné aux Premières Nations, selon la porte-parole du Conseil scolaire catholique Providence, Lyne Cossette.

Ce conseil scolaire regroupe environ 10 000 élèves. Cet autodafé regrettable est non seulement une erreur de jugement, mais également un exemple des dérives de la culture de l’annulation, en vogue ces derniers temps.

Les livres éliminés par le comité responsable du choix des titres à bannir sont des titres bien connus du public : des bandes dessinées d’Astérix et Obélix, Tintin en Amérique, trois albums de Lucky Luke, etc. D’un point de vue strictement littéraire, il s’agit de bandes dessinées humoristiques qui s’inspirent de faits historiques pour agrémenter les péripéties des personnages.

Bien entendu, certains éléments jugés comiques ont mal vieilli et ne représentent plus, actuellement, qu’un humour figé dans les années 1960, si l’on se sert de la série des Astérix et Obélix en guise d’exemple. Or, il s’agit de livres, et n’importe quel lecteur ayant un minimum d’expériences de lecture sait reconnaître l’aspect fictionnel qui est intrinsèque à ce type de publications. Il me semble que ce comité ontarien n’a bénéficié ni de l’avis d’experts en littérature ni de l’avis des auteurs contemporains, certains ayant fortement réagi à la nouvelle de cet autodafé.

La fiction est un art et de cet art découle l’interprétation. Cet exercice d’élimination d’œuvres littéraires constituait une erreur d’interprétation sur toute la ligne. En effet, en littérature, il importe de s’intéresser à divers aspects du livre pour en saisir davantage le contenu dans le cadre d’une interprétation globale de l’œuvre. Les contextes historique et culturel sont entre autres des éléments qui peuvent éclairer le lecteur quant aux interprétations possibles d’un texte.

Par contre, en appliquant nos propres valeurs à l’interprétation d’une œuvre, nous quittons le domaine de l’interprétation pour celui de l’opinion personnelle. Autrement dit, dans un tel cas, le lecteur juge l’œuvre selon ses valeurs personnelles et non pas selon les qualités textuelles et artistiques d’une œuvre donnée.

Esthétisme

De façon illustrée, vous pouvez détester les thèmes élaborés par un écrivain, mais reconnaître l’esthétisme de sa plume, cette reconnaissance étant importante pour les écrivains. De plus, l’interprétation erronée d’une œuvre peut aussi provenir d’un angle de lecture. Dans le cas des 5000 livres de littérature jeunesse, l’angle d’analyse des œuvres consistait en la représentation négative des peuples autochtones.

En ce sens, le but du comité consistait à rechercher toutes les représentations qui, selon ce comité, seraient sources de perpétuation de conflits entre Autochtones et non-Autochtones. Cependant, en lisant strictement une œuvre de ce point de vue, il est clair que n’importe quel texte ayant pour thème les peuples autochtones sera déposé au banc des accusés : le comité n’était pas là pour reconnaître les qualités esthétiques de ces livres, il était là pour déconstruire une part de l’histoire de la littérature en proposant une lecture strictement axée sur ce thème.

Le but consistait donc à dénicher la moindre image, la moindre expression négative, selon eux, des peuples autochtones, pour justifier leur démarche absurde d’élimination de livres. Nous aurions eu une tout autre lecture de ces œuvres si l’angle de lecture avait été, par exemple, celui de la représentation du voyage culturel ou tout autre thématique au dos large. En ce sens, l’entièreté de cette démarche d’autodafé réside dans la différence entre l’opinion et l’interprétation, laquelle différence n’a pas été assimilée par le comité précité.

Je me questionne également sur l’aspect pédagogique d’une telle activité. Les élèves des écoles primaires et secondaires n’ont pas les mêmes connaissances que les adultes membres de ce comité, en ce sens qu’ils sont en situation d’apprentissage. Ils ne possèdent pas encore toutes les connaissances politiques, économiques et historiques nécessaires pour s’approprier un discours aussi réducteur que celui commandé par la culture de l’annulation.

Ces enfants et ces adolescents ont-ils seulement déjà lu quelques-uns des 5000 livres mal jugés ? Ont-ils déjà eu l’occasion de discuter, dans le cadre d’un atelier littéraire, avec des auteurs modernes qui pourraient expliquer leur démarche créative ? Sont-ils tous aptes à reconnaître les caractéristiques des textes fictionnels ?

Imposer aux élèves la destruction de livres est antipédagogique. Ces jeunes lecteurs n’ont même pas eu l’occasion de lire ces titres que ces derniers sont littéralement brûlés. Il aurait été plus pertinent de proposer des rencontres éducatives avec des membres des Premières Nations qui, s’ils le souhaitent, pourraient leur lire certains passages de ces œuvres et expliquer en quoi de telles représentations humoristiques peuvent être jugées blessantes pour eux.

En somme, le rejet de titres de la littérature jeunesse, à des fins présupposées de réconciliation entre deux cultures différentes, témoigne d’un geste abruti plutôt que d’une tentative d’éducation. Les élèves étant les premiers qui subiront le retrait d’œuvres littéraires dans leurs écoles respectives, on se demande quel est le véritable but d’un autodafé, d’ailleurs publicisé dans les écoles ontariennes visées par le « projet ».

Ces écoles désirent-elles réellement éduquer des lecteurs critiques ? Malheureusement, la culture de l’annulation annule justement toute critique possible… il serait conséquemment temps de considérer ce mode de pensée totalitaire comme dangereux sur le plan de l’éducation avant qu’il n’emprisonne davantage le jugement critique des jeunes lecteurs.

À voir en vidéo