Refaire de la radio sans Serge Bouchard

«Avec Serge, réfléchir était un sport de combat. Mais un combat sans gagnant ni perdant», écrit l'auteur.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir «Avec Serge, réfléchir était un sport de combat. Mais un combat sans gagnant ni perdant», écrit l'auteur.

Je faisais de la radio avec l’anthropologue Serge Bouchard depuis 2010. Ça s’est arrêté brusquement le 11 mai dernier, quand mon téléphone a vibré. Je venais de me faire un café, que je buvais avec Marie, ma blonde.

L’appel entrant était celui de la voisine et amie bienveillante de Serge, Dominique. Ce que j’ai entendu, c’est d’abord un silence. De la même nature de ceux qu’on n’ose plus à la radio, par peur du vide.

J’ai compris que Serge était mort avant même que Dominique prononce ces mots : « Jean-Philippe… Serge, c’est terminé. »

Un je-ne-sais-quoi, un presque rien. À peine une phrase à se mettre sous la dent. Où l’on constate que quatre mots suffisent à dire tout le poids du monde alors que, souvent, d’interminables discours de langue bois ne parviennent pas à toucher du doigt la réalité de laquelle ils souhaitent s’approcher.

« […] la mort est un vide qui se creuse brusquement en pleine continuation d’être ; l’existant, rendu soudain invisible comme par l’effet d’une prodigieuse occultation, s’abîme en un clin d’œil dans la trappe du non-être .»

En transcrivant ici les mots de Vladimir Jankélévitch, je repense à Serge qui aimait dire de son philosophe préféré que celui-ci avait consacré un livre — La mort — de presque 500 pages à un sujet de première importance duquel, pourtant, on ne sait pas grand-chose, sinon qu’il n’est qu’un instant. Celui où tout ça s’arrête.

On passe sa vie à la craindre, à l’occulter, pire, à en parler en non-connaissance de cause. Mais ça se comprend. Entre naissance et mort, il faut tout de même s’occuper, disait Serge.

Cette semaine, je m’apprête à refaire de la radio après plusieurs mois d’arrêt et, pour la première fois en dix ans, sans mon mammouth laineux. Dans sa chanson Ton héritage, Benjamin Biolay a écrit cette ligne qui m’habite : « Il va falloir faire avec, ou plutôt sans. » Je devrai faire avec la mort de Serge ; ou plutôt sans sa présence physique en studio à mes côtés.

Mais son héritage m’anime. Je pense à ce regard sur le monde qui le faisait se mettre tantôt à la place du gazon, tantôt à la place d’un nouveau mégacentre commercial laid à mourir ou d’une soupe de restaurant jonchant une route secondaire du Québec, le tout pour tirer de grandes réflexions sur l’humanité en manque d’humanité. Cultiver l’empathie pour nourrir l’humain. Tu parles d’un maudit beau legs, toi.

À l’émission C’est fou, notre dernière série d’épisodes devait porter sur la créativité. On avait préparé de chouettes questions insolubles. Tourner autour de nos sujets, les étudier, les traquer, et finir par les laisser filer, par crainte d’avoir trouvé la vérité. Avec Serge, réfléchir était un sport de combat. Mais un combat sans gagnant ni perdant. Chaque fois, l’éloge du match nul.

Ce n’est que cette semaine que je me suis résigné à fermer les onglets qui contenaient les documents de préparation de ces épisodes sur la créativité. Depuis le 11 mai dernier, j’espérais apercevoir Serge en ligne dans ces documents pour y ajouter une idée, une question, une boutade de mammouth. Mais bon, la phase du déni est finie.

« L’art nous est donné pour nous empêcher de mourir de la vérité », a écrit Friedrich Nietzsche dans La volonté de puissance. L’un des ingrédients de la pensée de Serge, c’était ça. L’imaginaire. L’élan vital de la création pour nourrir sa révolte camusienne contre l’absurde.

Cet élan, c’était aussi celui de Bernard Arcand. C’est un lieu commun de dire à quel point ils étaient amis. Lundi, j’avais le privilège de passer un long moment avec la grande Ulla Hoff, l’amoureuse de Bernard. Elle me disait que les deux se retrouvaient dans leur malice fabulatrice. « Mon esprit cartésien était souvent agacé par le fait qu’ils magnifiaient autant le réel. Mais c’était d’abord le regard de deux poètes », me confiait Ulla. Et être contre la poésie, c’est fermer un œil pour regarder le monde.

à la radio

tu aimais user des silences

mais depuis mai

je trouve que tu exagères, Serge

Dimanche soir, en ouvrant le micro de ma nouvelle émission dans le studio 44 de la Maison de Radio-Canada fraîchement inaugurée rue Papineau, je penserai à mon mammouth qui m’avait dit au téléphone, en avril dernier : « Pour le premier épisode de l’émission C’est fou dans la nouvelle bâtisse en septembre, j’aimerais que la direction de Radio-Canada nous déroule un tapis rouge dans l’entrée, que j’arrive en fauteuil roulant flambant neuf poussé par toi sur une musique de Johnny Cash. En mangeant un May West. Penses-tu que la direction accepterait ma demande, Jean-Philippe ? »

C’est à ça que je vais penser en me dirigeant au studio. En mangeant un May West. Même si je préfère les Jos Louis.

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