Autodafé: la censure est là pour de bon

«Quelles que soient par ailleurs leurs motivations, et qu’ils se livrent ou non à des autodafés spectaculaires, les censeurs ne tolèrent pas plus la diversité des opinions que la liberté de pensée, et encore moins cette liberté d’expression sans laquelle un régime démocratique ne serait plus qu’une coquille vide», écrit l'auteur.
Photo: Daniel Roland Agence France-Presse «Quelles que soient par ailleurs leurs motivations, et qu’ils se livrent ou non à des autodafés spectaculaires, les censeurs ne tolèrent pas plus la diversité des opinions que la liberté de pensée, et encore moins cette liberté d’expression sans laquelle un régime démocratique ne serait plus qu’une coquille vide», écrit l'auteur.

Qui aurait cru voir ça ? Des livres brûlés dans des écoles canadiennes. Pas 1, pas 10, pas 30, mais près de 5000 livres détruits par un conseil scolaire francophone ontarien (selon l’article de Thomas Gerbet de Radio-Canada).

Comme en Afghanistan sous les talibans ; comme en Allemagne sous les nazis, où les étudiants étaient invités à expurger leurs bibliothèques de tous les livres juifs, antiallemands, communistes ; comme au temps de l’Inquisition, quand le bourreau brûlait sur la place publique les ouvrages jugés hérétiques.

Évidemment, c’est aujourd’hui tout à fait différent : « Il s’agit d’un geste de réconciliation avec les Premières Nations », dira Lyne Cossette, porte-parole du Conseil scolaire catholique Providence qui s’est livré à cet élagage idéologique, et c’est, ajoutera-t-elle,« un geste d’ouverture envers les autres communautés présentes dans l’école et notre société ».

Ces livres ont été retirés des bibliothèques, brûlés, détruits ou recyclés au prétexte que leur contenu était « désuetet inapproprié », qu’ils présentaient une « fausse information historique », des « images négatives » des « personnes autochtones », qu’ils usaient de mots à bannir, ou encore parce que le comité chargé de cette épuration n’avait « pas aimé » le tableau figurant « en couverture » de l’un des ouvrages expurgés.

Pour autant, peut-on voir dans cet acte liberticide un geste « de réconciliation » et « d’ouverture » ? Des personnes bien intentionnées se diront peut-être, tout comme notre premier ministre Justin Trudeau, que, même si elles ne seront elles-mêmes « jamais d’accord à ce [sic] qu’on brûle des livres », il convient de faire preuve d’une certaine compréhension et que ce n’est pas « aux non-Autochtones de dire aux Autochtones comment ils devraient se sentir ou comment ils devraient agir ». Relativisme moral, quand tu nous tiens !

C’est au contraire à nous tous, êtres humains et citoyens canadiens, de déclarer haut et fort qu’agir de la sorte est intolérable dans une démocratie. Ilfaudrait d’ailleurs rappeler à cette dame, à ses patrons les conseillers scolaires, aux membres du comité de censure qui ont accepté de se livrer à cettesinistre mascarade, ainsi qu’à Suzy Kies, « chercheuse indépendante » et prétendue Autochtone, que c’est toujours au nom du Bien que l’on brûle des livres.

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À ce propos, doit-on se rassurer quedes écoles québécoises ont quant à elles plutôt « décidé de garder des livres controversés, mais de les ranger dans un endroit spécial » ? La mesure est certes moins choquante que de livrer des livres aux flammes, mais il n’en reste pas moins que faire renaître ainsi le fameux « Enfer » des bibliothèques religieuses de jadis est un acte de censure qui donne raison à ceux qui s’attaquent à la liberté d’expression et de création.

Or, la logique de ces censeurs et de ces destructeurs de livres est toujours la même : que ce soit au nom de Dieu le Père, de Karl Marx tel que lu en exclusivité par le Parti, du Führer et de sa conception tordue de la Kultur allemande, du « wokisme » et de sa dénonciation rituelle du racisme, ou encore des Autochtones au nom desquels prétend parler Suzy Kies, l’Auteur s’oppose toujours aux auteurs et leur dénie le droit d’exister, car il est seul à détenir la Vérité.

Quelles que soient par ailleurs leurs motivations, et qu’ils se livrent ou non à des autodafés spectaculaires, les censeurs ne tolèrent pas plus la diversité des opinions que la liberté de pensée, et encore moins cette liberté d’expression sans laquelle un régime démocratique ne serait plus qu’une coquille vide. Pour eux, il n’y a qu’un discours tolérable, le leur.

C’est pourquoi leur dogmatisme ne saurait être qu’antilibéral et autoritaire.C’est également pourquoi ils éprouvent de la haine pour la raison, la méthode scientifique, le débat argumenté et civilisé, leur préférant les déclarations péremptoires et les dénonciations. À cet égard, ils logent à l’enseigne de ce que Zeev Sternhell appelait les anti-Lumières, courant qui était autrefois l’apanage de l’extrême droite et qui prospère désormais au sein d’une certaine gauche et, paradoxalement, jusqu’au cœur des partis libéraux.

Cet antirationalisme militant se manifeste clairement dans les propos de madame Susy Kies (par ailleurs coprésidente de la Commission des peuples autochtones du Parti libéral du Canada) qui affirme, sans peur du ridicule, que les personnes « comme elle, qui mémorisent la connaissance transmise oralement, sont plus fiables que les archives écrites ».

Vraiment ? Les Athéniens du Ve siècle av. J.-C. savaient déjà qu’il valait mieux pouvoir se fier à des lois écrites qu’à la seule parole arbitraire des juges ! Nous fierons-nous, deux mille cinq cents ans plus tard, à de tels « gardiens du savoir » qui, au nom de traditions nébuleuses, prétendent posséder la science infuse et revendiquent le droit d’imposer à tous leur propre lecture de l’histoire ?

Heureusement, ces prétentions de Suzy Kies viennent de prendre un coupavec la révélation qu’elle a menti et qu’elle n’est même pas Autochtone. Cependant, la réaction de Justin Trudeau, qui s’est bien gardé sur le fond de condamner cet autodafé, a de quoi inquiéter. Tacitement encouragée au plus haut niveau de l’État et par les dirigeants de diverses institutions, la censure est là pour de bon. Surtout si on ne fait rien, collectivement, pour protéger la liberté d’expression.

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