Problèmes de méthode

«Est-ce que notre interprétation de la Révolution tranquille est problématique? demande les auteurs. Nous estimons que les lecteurs peuvent faire leur propre appréciation par eux-mêmes.»
Photomontage: Le Devoir «Est-ce que notre interprétation de la Révolution tranquille est problématique? demande les auteurs. Nous estimons que les lecteurs peuvent faire leur propre appréciation par eux-mêmes.»

Dans leur texte « Une interprétation problématique de la Révolution tranquille », Denis Monière et Robert Comeau critiquent notre Brève histoire de la Révolution tranquille en l’accusant notamment de manquer de « rigueur méthodologique » (Le Devoir, 7 septembre 2021).

Qu’est-ce que la méthode ? Sans remonter à René Descartes, reprenons la définition du dictionnaire. La méthode est un « ensemble de démarches que suit l’esprit pour découvrir et démontrer la vérité ». Dans notre discipline, celle de l’histoire, la méthode s’applique d’abord à la lecture.

L’histoire se fait avec des documents. La méthode de critique interne des documents cherche à établir des faits avec le plus de certitude possible. Il importe de lire avec attention afin d’identifier le propos et de discerner les intentions de l’auteur.

Dans le cas de notre livre, le propos et les intentions sont explicites tout au long du texte. Il s’agit d’une reconstitution historique de l’expérience des Québécois et Québécoises, ces hommes et ces femmes vivant sur le territoire du Québec (p. 22), au cours de la période de la Révolution tranquille, selon une perspective en histoire de la culture politique. Nulle part il n’est fait mention d’une perspective en « histoire sociale ».

Avant d’établir des faits, le lecteur doit reconnaître ses propres biais et respecter l’authenticité du texte. Sinon, il risque de commettre des erreurs factuelles, d’omettre des éléments importants, d’en exagérer d’autres et de prêter des intentions étrangères à l’auteur. Dès lors, toute conclusion tirée d’une lecture partielle et partiale devient inexacte et invalide.

Devant la critique de Monière et Comeau, nous nous sommes honnêtement demandé s’ils avaient lu le livre en question. Toute lecture est appropriation, les historiens en conviennent. Ici, l’appropriation s’écarte considérablement du texte authentique. Leur critique comprend ainsi une série d’allégations qui relèvent de l’erreur de fait, de l’omission, de l’exagération et du procès d’intention, ce qui invalide leur conclusion.

Les erreurs factuelles d’abord. Ils font débuter notre Brève histoire de la Révolution tranquille avec l’élection de Jean Lesage en juin 1960. Le livre indique bien qu’elle commence le 7 septembre 1959 avec la mort de Maurice Duplessis (p. 11, 18-19, 79-82), qui marque la fin d’une époque selon les contemporains.

Monière et Comeau présument que le 16 février 1983, la date clôturant la période, serait l’aboutissement d’une simple « crise syndicale ». Encore là, les contemporains la considèrent comme la fin d’une époque (p. 11-12, 237-240). Ces deux phénomènes culturels, de même nature en histoire, bornent la période où la représentation de l’État comme garant du bien commun est consensuelle au Québec.

Parmi les autres erreurs de fait, Monière et Comeau jugent que le livre passerait « sous silence » le rôle du Parti québécois. Celui-ci est au cœur de l’argumentation sur le nationalisme (p. 97-98), sur les enjeux constitutionnel (p. 160) et linguistique (p. 170), et surtout du chapitre 5, qui présente le gouvernement péquiste de René Lévesque faisant la synthèse des idéaux de la Révolution tranquille (p. 203-206).

Monière et Comeau affirment que le livre occulte les interactions entre les mondes associatif et politique — qu’ils ratatinent abusivement aux seuls partis et au gouvernement. Les développements sur la démocratie participative (p. 151-155) et la longue description de la composition du cabinet Lévesque en 1976 (p. 203-204) contredisent cette affirmation.

Il en va de même pour leurs nombreuses omissions et exagérations. Monière et Comeau jugent que « les auteurs prennent peu en compte ce qui se passe sur la scène fédérale ». La lecture du premier chapitre portant sur le Canada et le monde apporte un net démenti à ce jugement.

Pour eux, le livre minimiserait les élections de Jean Lesage et de Pierre Trudeau. Pourtant, elles sont bien saisies dans leur importance respective : celle du changement de régime au Québec (p. 81), celle du raidissement du tonau fédéral contre les revendications québécoises (p. 161) et les espoirs de changements constitutionnels (p. 230-232).

Monière et Comeau considèrent que le mouvement féministe « s’est développé dans le cadre du mouvement indépendantiste ». Les enjeux comme ceux de l’égalité des droits ou de la contraception et de l’avortement (p. 40,181-182) dépassent nettement cette considération étroite.

Enfin, les procès d’intention abondent. « Sans s’en rendre compte », les auteurs adhéreraient à « la doxa nationaliste qui fait croire que le Québec est libre de ses choix » et à « la vieille tradition de l’apolitisme ou de la dévalorisation du politique comme instrument de changement social ». Si nous professions ces croyances insoupçonnées, nous les aurions mentionnées, car le politique est au cœur de notre analyse.

Pour Monière et Comeau, le livre cacherait « le processus d’émancipation nationale [que la Révolution tranquille] a mis en branle sous diverses formes ». C’est tout simplement faux : l’idéal de l’émancipation traverse le livre d’une couverture à l’autre. Elle comprend celle de la nation québécoise, mais ne s’y limite pas.

Est-ce que notre interprétation de la Révolution tranquille est problématique ? Nous estimons que les lecteurs peuvent faire leur propre appréciation par eux-mêmes. Terminons sur une note constructive. Dans nos cours sur la méthode historique dans nos établissements respectifs, la critique de Denis Monière et Robert Comeau fournira à nos étudiants un éloquent exemple de la démarche à éviter en histoire.

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