Des libéraux en panne d’inspiration

«Les libéraux ont souvent été maîtres dans l’art de capter une partie de l’électorat conservateur pour le marier avec des électeurs qui demandent une intervention importante du gouvernement dans les programmes sociaux», écrit l'auteur.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne «Les libéraux ont souvent été maîtres dans l’art de capter une partie de l’électorat conservateur pour le marier avec des électeurs qui demandent une intervention importante du gouvernement dans les programmes sociaux», écrit l'auteur.

L’auteur est vice-doyen et professeur en sciences politiques au Campus Saint-Jean. Son plus récent ouvrage est Droitisation et populisme. Canada–Québec–États-Unis (PUL, 2020). À l’automne, il publiera l’ouvrage collectif, Les droites provinciales en évolution, 2015-2020 (PUL, 2021).

Comment expliquer ces deux semaines de campagne pour le moins difficile pour les libéraux de Justin Trudeau ? On peut penser que l’usure du pouvoir amène l’électorat, en quête de renouveau, à regarder l’offre des autres partis avec plus d’attention. Toutefois, d’autres dimensions contribuent aussi à ce mauvais départ qui, décidément, s’étire.

D’abord, c’est la sous-estimation, par les libéraux, du chef conservateur que l’on croyait faible ou mal préparé, erreur que les libéraux ont parfois commise dans le passé. Par exemple, le chef libéral John Turner avait mal jugé Brian Mulroney, qu’il croyait trop peu expérimenté pour avoir la confiance des électeurs. De même, les libéraux avaient sous-estimé Stephen Harper, qu’on accusait d’être un néoconservateur américain égaré au Canada, oubliant que ce dernier incarnait aussi des demandes bien canadiennes en provenance de l’Ouest.

De la même manière, ils ont de la difficulté à dépeindre l’actuel chef conservateur sous un jour extrémiste encore que l’enjeu du contrôle des armes à feu pourrait permettre à Justin Trudeau de redonner du souffle à l’accusation d’un chef inféodé aux lobbys.

Ensuite, un phénomène de répétition accentue les difficultés des libéraux. Il s’est écoulé seulement six années depuis 2015, mais il n’empêche que Justin Trudeau en est à sa troisième campagne comme chef. Or, ce qui faisait recette en 2015 apparaît maintenant un peu usé, avec un air de déjà-vu. Le chef libéral fait maintenant face au même problème que ceux qui gouvernent depuis un moment : celui du renouvellement du message et du programme.

Ainsi, on attendait avec impatience le programme libéral, mais il n’a pas suscité l’enthousiasme espéré, malgré des investissements à hauteur de 78 milliards de dollars, comme si l’effet de nouveauté s’était émoussé après le budget d’avril dernier. En d’autres termes, il est insuffisant de parler d’investissements pour susciter l’attention ou l’adhésion.

Enfin, il se pourrait que les libéraux aient succombé à une surestimation de la demande d’interventionnisme gouvernemental. Certes, on a beaucoup parlé d’un retour de l’État au moment de la pandémie, le plan conservateur confirmant à sa façon cette demande pour une présence accrue du gouvernement.

Équilibre budgétaire

Or, il semble que des électeurs s’attendent, en même temps, à ce que les nombreuses annonces montrent un certain souci pour la question de l’équilibre budgétaire et des finances publiques. Pour plusieurs, cette augmentation des sommes investies ne semble relever d’aucune véritable logique, sauf celle de garder le Parti libéral au pouvoir.

En fait, c’est comme si les libéraux avaient oublié les ingrédients de leurs succès passés, soit cette capacité d’adaptation qui a permis au parti de se déplacer sur l’axe idéologique, parfois vers la gauche comme c’était le cas dans les années 1970, avec Pierre Trudeau qui passait pour un « socialiste » du côté de l’Ouest canadien, parfois en direction de la droite, comme l’a fait Jean Chrétien au milieu des années 1990.

Les libéraux ont souvent été maîtres dans l’art de capter une partie de l’électorat conservateur pour le marier avec des électeurs qui demandent une intervention importante du gouvernement dans les programmes sociaux. Tout le problème est de garder une sorte de point d’équilibre entre les deux et de se rajuster rapidement selon les circonstances.

D’ailleurs, plusieurs chefs libéraux sont parvenus à trouver cet équilibre, y compris Justin Trudeau en 2015 dont l’appel aux « déficits modestes » a trouvé un écho favorable auprès de l’électorat. Mais lorsque le parti se met à pencher trop fortement dans une direction, il court le risque de perdre des électeurs qui ne se reconnaissent plus dans les orientations du parti ou qui, préférant l’original à la copie, retournent au bercail conservateur ou dans le giron néodémocrate, ce qui semble le cas maintenant.

Le nombre de mécontents augmente encore plus quand les libéraux ne tiennent plus la bride à leurs réflexes centralisateurs, ce qui engendre une réaction de quelques premiers ministres provinciaux ou encore un contrecoup des électeurs de certaines régions qui se retournent contre eux.

Ce mécontentement peut alors se transformer en gifle électorale comme l’a appris Justin Trudeau, en 2019, avec un vote conservateur qui a balayé les Prairies jusqu’aux limites de Vancouver. Il reste maintenant à voir si Justin Trudeau relancera sa campagne avec les débats et s’il parviendra, comme en 2015, à trouver un nouvel équilibre entre des tendances contradictoires pour décrocher une nouvelle majorité.



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