Lettre à ma soeur qui a fait la guerre en Afghanistan

«Peu de politologues critiquent la guerre publiquement. On la justifie par un devoir d’intervention», écrit l'auteur.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir «Peu de politologues critiquent la guerre publiquement. On la justifie par un devoir d’intervention», écrit l'auteur.

Ta lettre me touche (« Lettre à mon frère qui s’opposait à mon déploiement en Afghanistan », Le Devoir, 8 septembre 2021) et me rappelle notre échange de 2007. Je t’appelais à manifester, avec moi, contre le départ en guerre du Royal 22e régiment. « Vous êtes le bras agissant du pacifisme québécois », déclarait Jean Charest !

Pendant des mois, mon cœur cessait de battre aux nouvelles d’attaques contre des soldats canadiens. Je téléphonais aux parents, en panique. Cela semble si loin. Mais l’actualité nous rattrape, et tu me demandes ce que la science politique propose pour aider les peuples au milieu d’un chaos…

Pourquoi la guerre ?

Peu de politologues critiquent la guerre publiquement. On la justifie par un devoir d’intervention. Des milliers d’innocents en meurent ? C’est pour leur bien ! Ou on doit « renforcer notre partenariat » avec les États-Unis, comme tu l’écris. Combien de vies sacrifiées pour notre diplomatie ? Et lesquelles ? Des collègues d’autres disciplines ont justifié la « guerre au terrorisme », qualifiant l’ennemi de « rat ». Cette « animalisation » justifiait l’extermination.

Or, selon l’Association des femmes afghanes révolutionnaires, « les puissances impérialistes envahissent des pays pour leurs propres intérêts stratégiques, politiques et financiers, mais en essayant de dissimuler leurs véritables motifs par des mensonges que répètent les puissantes entreprises médiatiques ». De sages paroles, qui valent bien des traités de science politique !

Selon ces Afghanes, « c’est une farce d’affirmer que l’objectif était de défendre des valeurs comme “les droits des femmes”, “la démocratie” ». En 2001, les talibans avaient offert que Ben Laden soit jugé par un État tiers, mais le président Bush préféra envahir l’Afghanistan pour se faire justice lui-même : « Enfumons-le, pour qu’il sorte de sa grotte ! » Femmes ? Écoles ? Démocratie ? Rien à voir !

La guerre n’est pas une solution

L’armée a ensuite développé un volet humanitaire, mais les organisations civiles ont critiqué cette manœuvre nuisant à leur travail, et donc aux populations dans le besoin. Tu évoques « une certaine accalmie pendant 15-20 ans », mais vous défendiez un gouvernement ne contrôlant que 25 % du pays et un président élu par 5 % (environ) du peuple (25 % d’inscriptions aux listes électorales et 25 % de participation).

Les politiciens et généraux corrompus trafiquaient la drogue, emprisonnaient des femmes fuyant un mari, torturaient et exécutaient des prisonniers. Les soldats canadiens ont même transféré des prisonniers à des États pratiquant la torture, un scandale oublié. Enfin, l’ONU et des officiers occidentaux rapportaient que bien des Afghans voyaient en vous des envahisseurs.

L’enseignant de science politique au cégep A. Hadi Qaderi, né en Afghanistan, précise que sa famille vivait là-bas dans « l’insécurité quotidienne » et que « la fin de la guerre, c’est en soi une excellente chose, malgré le régime qui vient ». La guerre n’est pas une solution.

L’histoire contemporaine montre que les invasions occidentales ont provoqué des centaines de milliers de morts et des millions de réfugiés, ruiné et déstabilisé des régions, justifié des attentats et provoqué la multiplication de milices fondamentalistes.

Comme il n’y a pas de guerre sans racisme, l’hostilité à l’Islam s’est aggravée en Occident. Considérons la fameuse « femme voilée », sujet muet d’une paradoxale obsession. On prétendait faire la guerre aux « barbares » pour libérer là-bas cette victime impuissante. Elle représenterait ici une terrible menace à notre civilisation, qu’on veut exclure pour son bien ! Sans oublier les propos xénophobes, les insultes menaçantes, le harcèlement de rue, le vandalisme des mosquées, les attentats islamophobes.

Responsabilité des va-t-en-guerre

Selon Feargal Cochrane, politologue spécialiste des conflits armés, l’appui des civils à la guerre est très problématique : nos « États utilisent et vont continuer à utiliser la violence dans la poursuite de divers objectifs politiques, économiques et idéologiques, [mais] en tant que citoyens, nous ne devrions pas les y encourager ».

Ceux qui justifiaient cette guerre n’admettent pas leur responsabilité politique et morale dans ce désastre, y compris face aux vétérans comme toi. Nos médias ont tous défendu cette « mission » de « pacification ». Des prix récompensaient des reportages complaisants, nous informant que le commandant Rick Hillier lançait « des blagues qui dérident les salles ». Ah ! Ah ! Ces médias critiquaient aussi les antimilitaristes. Il « n’y a pas plus agressifs que des pacifistes », glosait Le Journal de Québec. Qui s’excusera d’avoir prétendu que notre guerre, c’est la paix ?

Je suis donc si heureux que tu aies quitté l’armée. Manifesterons-nous, ensemble, contre la prochaine guerre ?



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