Lettre à mon frère qui s’opposait à mon déploiement en Afghanistan

«Je souhaite qu’aucun soldat ne risque sa vie dans des missions n’étant pas constituées pour assurer l’atteinte d’objectifs durables», écrit l'autrice.
Photo: Shah Marai Agence France-Presse «Je souhaite qu’aucun soldat ne risque sa vie dans des missions n’étant pas constituées pour assurer l’atteinte d’objectifs durables», écrit l'autrice.

En 2007, j’ai été déployée en Afghanistan comme officière militaire responsable des déplacements de dignitaires canadiens visitant les troupes en opération. Pendant sept mois, j’ai écrit aux membres de ma famille tous les jours pour les rassurer.

À contrecœur, j’ai assisté à 16 cérémonies où des frères et des sœurs d’armes ont quitté la zone de combat dans des cercueils. J’ai vite arrêté de compter le nombre de roquettes (missiles) qui ont volé au-dessus de ma tête. Elles étaient lancées régulièrement en direction de l’aéroport de Kandahar, où je demeurais. Après quelques semaines, je ne me cachais même plus dans les bunkers, trouvant que ces interruptions fréquentes nuisaient à mon travail. Imprudente !

Échange fraternel

Avant que je parte en mission, tu avais publié dans les journaux un texte intitulé « Lettre à ma sœur militaire qui part en Afghanistan » (Le Devoir, 15 juin 2007). Tu voulais me convaincre de ne pas me rendre dans ce pays en faillite sous prétexte de protéger le peuple afghan contre les talibans.

Selon toi, les troupes canadiennes représentaient une force d’occupation qui allait faire la guerre dans un autre pays en s’alliant à des criminels. Tu m’encourageais donc à devenir objectrice de conscience, à quitter l’armée pour manifester contre cette utilisation de forces militaires par le gouvernement canadien. Contestataire !

Bien que j’aie été touchée par tes propos, tu n’as pas réussi à me faire changer d’idée. Je m’étais portée volontaire pour ce déploiement en Afghanistan et j’étais fière d’avoir été sélectionnée pour une mission militaire outremer.

Je croyais que les Afghans nous avaient invités pour permettre à leur peuple d’accéder à un avenir meilleur. J’étais convaincue que j’allais poser des gestes concrets pour aider des hommes, des femmes et des enfants à fonder des bases solides en matière de sécurité, de gouvernance et de développement. Idéaliste !

Mission vouée à l’échec

Depuis la chute de Kaboul aux mains des talibans, on me demande si je considère que nous avons échoué. Je ne perçois pas les dénouements récents comme un échec complet de notre part. Je me rappelle que le gouvernement canadien avait décidé d’envoyer des troupes militaires en Afghanistan pour soutenir les États-Unis, après avoir refusé de les appuyer en Irak en 2003.

Nous avons donc renforcé notre partenariat avec nos voisins, par une mince contribution à la guerre contre le terrorisme qui risquait aussi de nous atteindre à l’intérieur de nos frontières canadiennes. Collaboratrice ?

Le peuple afghan a quand même vécu une certaine accalmie pendant 15-20 ans. Des citoyens afghans, femmes et hommes, ont eu la chance de s’éduquer et de s’ouvrir davantage sur le monde. Cela représente une génération ayant vécu selon des mœurs différentes, goûtant à une certaine liberté d’action et de pensée.

L’éducation acquise rend maintenant ces personnes vulnérables face aux talibans, si elles n’ont pas eu la chance de quitter le pays à temps. Toutefois, j’ai espoir que cette génération, qui a une conscience accrue de ses droits, est désormais mieux outillée pour organiser une résistance contre un régime autoritaire. Réaliste ?

La façon dont nos opérations militaires sont planifiées et exécutées ne permet pas une pérennité des contributions pour aider les peuples démunis. Pour reprendre les paroles de Chris Cypert, un militaire américain : « Nous ne sommes pas allés en Afghanistan pendant 20 ans ; nous y sommes allés 20 fois un an »

Les contingents militaires canadiens se sont aussi succédé sans réelle continuité d’efforts, les nouveaux arrivants critiquant toujours leurs prédécesseurs. Nous nous sommes impliqués dans des domaines dont nous n’étions pas spécialistes. Nous étions si fiers d’être associés à des projets communautaires, mais notre présence militaire mettait la vie de civils à risque.

Les priorités ont souvent été établies à l’avantage des commandants, pour qu’ils reçoivent des honneurs en vue de promotions. Les initiatives étaient donc de courte durée et ne correspondaient pas toujours aux besoins criants de la population locale. Désillusion ?

Éviter les récidives

Ayant quitté l’armée en 2019, j’adopte un regard critique sur les opérations militaires et le leadership des Forces armées canadiennes. Nous avons perdu 158 militaires canadiens en Afghanistan, et leur départ ne peut pas avoir été vain.

Je souhaite qu’aucun soldat ne risque sa vie dans des missions n’étant pas constituées pour assurer l’atteinte d’objectifs durables. Je relance donc la discussion avec toi, mon frère, avec la question que je t’avais posée en 2007. Toi qui es spécialiste en science politique, dis-moi : Comment peut-on venir en aide aux pays disloqués de l’intérieur ? Espoir…

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