Le complexe de Maria

«Le mythe de Maria se transforme au fur et à mesure de l’évolution de la société et de la culture, mais ses racines sont solidement ancrées dans notre histoire et notre mémoire», écrit l'autrice.
Photo: Sébastien Raymond Pionniers Productions Inc. «Le mythe de Maria se transforme au fur et à mesure de l’évolution de la société et de la culture, mais ses racines sont solidement ancrées dans notre histoire et notre mémoire», écrit l'autrice.

À l’occasion de la sortie prochaine de l’adaptation par le cinéaste Sébastien Pilote du célèbre roman de Louis Hémon, Maria Chapdelaine (publié à Paris en 1913), on pourrait se poser la question de la nécessité d’une quatrième adaptation depuis celle du Français Julien Duvivier en 1934.

Je laisserai aux spécialistes du cinéma la critique des qualités des adaptations précédentes pour m’attarder à ce qui nous passionne tant dans ce Récit du Canada français, sous-titre du roman, et qui pourrait expliquer, du moins en partie, notre attente enthousiaste de cette nouvelle lecture cinématographique de l’œuvre.

Si ce texte a été érigé en chef-d’œuvre de la littérature nationale dès sa parution en volume au Québec en 1916, cette reconnaissance symbolique ne suffit pas à expliquer la longévité de son succès.

Bien entendu, l’enseignement de ce texte, du primaire à l’université, garantit ses rééditions successives, mais n’explique pas pourquoi nous y sommes aussi attachés. Qu’on ait lu le roman ou pas, l’héroïne silencieuse de Maria Chapdelaine fait partie de notre imaginaire collectif.

La société patriarcale a fait d’elle un modèle, un archétype. Si la douce Maria finit par se libérer, parler, boire de l’alcool et blasphémer joyeusement dans la suite audacieuse écrite par Gabrielle Gourdeau, Maria Chapdelaine ou le paradis retrouvé (1992), elle reste en général assez sobre et discrète.

Du moins, c’est cette Maria-là qui est devenue une figure mythique au Québec, telle la Vierge Marie dans l’imaginaire occidental : elle est la mère dévouée et soumise de tous les descendants des colons français demeurés au « Pays de Québec ».

Le mythe de Maria se transforme au fur et à mesure de l’évolution de la société et de la culture, mais ses racines sont solidement ancrées dans notre histoire et notre mémoire.

Elle demeure une figure emblématique de notre passé colonial, passé dont semble friand le public qui reste fidèle aux adaptations cinématographiques ou télévisuelles de romans historiques comme Un homme et son péché, pour ne donner qu’un exemple. De figure mythique, Maria est devenue un syndrome dans l’analyse que faisait récemment Roméo Bouchard.

Qu’est-ce que le syndrome de Maria Chapdelaine ? Cela consiste dans la manie des colons de vouloir nettoyer la nature, repousser la forêt toujours plus loin, avec les conséquences qu’on réalise maintenant sur l’environnement et les répercussions pour les Autochtones.

Le complexe de Maria

On résume généralement le roman par son enjeu sentimental et idéologique : le Paradis perdu, François s’étant « écarté » dans la forêt l’hiver, Maria en est réduite à choisir entre deux partis : le Surprenant, qui fait miroiter les attraits de la ville américaine, et le Gagnon (fier patronyme qui rappelle le verbe gagner), l’homme de la terre, de la continuité.

De toute évidence, les personnages masculins incarnent différentes positions sociales qui créent une tension au sein du roman. Or, cette tension n’est pas qu’externe ; si elle est distribuée entre les pôles masculins, elle se concentre tout entière dans le personnage de Maria qui ne sait comment choisir ce qui doit la guider.

Voilà ce qu’on pourrait appeler le Complexe de Maria, soit l’intériorisation des deux tendances observées au cours de la colonisation. Ce choix n’est pas entre deux partis externes, mais entre deux tensions intérieures : le connu et l’inconnu, la recherche de sécurité et l’appel de la liberté.

Le narrateur appelle cette tension « l’éternel malentendu entre deux races : les pionniers et les sédentaires, les paysans venus de France qui avaient continué sur le sol nouveau leur idéal d’ordre et de paix immobile, et ces autres paysans en qui le pays sauvage avait réveillé un atavisme lointain de vagabondage et d’aventure ».

Cet éternel malentendu s’incarne en Maria, qui doit choisir entre la « paix immobile » et le désir d’aventure. On connaît la chanson des voix qu’entend Maria et qui détermine son choix de rester au pays, mais ce choix ne se fait pas sans regret pour les « merveilles lointaines qu’elle ne connaîtrait jamais ».

Dans son essai Le roman sans aventure (2015), Isabelle Daunais propose de voir dans ce choix de la paix et de la sécurité, de l’« idylle », pour reprendre le concept qu’elle utilise, la nature même de la condition québécoise. De la même façon, on pourrait voir dans cette tension interne de Maria entre le connu et l’inconnu un complexe propre à la société québécoise.

Au cours de leur histoire, les Québécois n’ont-ils pas suivi eux aussi la « voix de Québec » qui leur prescrivait de ne pas changer ? Si les conditions d’existence ont heureusement changé depuis la colonisation, le « pays de Québec », lui, attend toujours la résolution de ses tensions internes. Voilà peut-être pourquoi on accourra voir Maria Chapdelaine au cinéma : elle incarne le passé du Québec, mais elle tient également son avenir entre ses mains. Que fera Maria « le printemps d’après ce printemps-ci » ?

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