Relire «Madame Bovary»

«Si le roman
Photo: Photomontage Olivier Zuida «Si le roman "Madame Bovary" inclut un discours sur les relations entre les deux sexes, il s’agit avant tout d’un hymne à la lâcheté des hommes», écrit l'auteur,

Dans un article récent, la journaliste et autrice Claudia Larochelle désignait le roman de Gustave Flaubert, Madame Bovary, comme « un exemple incroyable d’une certaine relation toxique » dans laquelle le personnage d’Emma « est étouffé par un mari un peu beige » tandis que son amant « joue avec son cœur » (« N’être qu’un corps au fil des mots et du temps », Le Devoir, 21 août 2021). Elle ajoutait que ces « œuvres où les déceptions sentimentales et les violences ont un impact sur la vie des femmes » sont « parfois assez subtiles ».

Un des traits principaux du roman Madame Bovary, comme de toute l’œuvre de Flaubert, est en effet une subtilité qui l’amène à échapper, fort heureusement pour ses lecteurs, aux lectures incroyablement partiales que l’on en fait parfois. Cette réduction à une pauvre idée préconçue est malheureusement le lot de toute œuvre littéraire d’envergure, quand on ne veut plus la lire qu’à travers le prisme de l’idéologie.

Faire d’Emma Bovary un exemple de ces « fragiles victimes », qui « se suicident par amour », expiant ainsi « leurs péchés au moment de rendre leur dernier souffle » ne rend justice ni à ce personnage haut en couleur ni à l’art de Flaubert, à qui répugnait toute forme de poncifs et de truismes.

Emma Bovary n’est pas un personnage féminin faible et fragile comme il en est tant dans les romans à l’eau de rose du XIXe siècle, ou dans les romans Arlequin lus par certains de nos contemporains, ni comme cette héroïne d’un récent roman-fleuve à succès qui s’ingénie à rendre glamour le sadomasochisme.

C’est au contraire une personne passionnée et qui sait ce qu’elle veut, une jeune femme qui, déçue par le mari qu’elle s’est choisi et qui se révèle rapidement très éloigné de l’image qu’elle se faisait de l’homme idéal, n’hésitera pas à le tromper avec des amants qui, eux non plus, ne s’avèrent d’ailleurs pas à la hauteur de son engagement amoureux ni de ses sentiments enflammés. Un personnage, autrement dit, qui défie les usages comme les conventions morales et sociales de son époque.

Si Emma Bovary est victime de quelque chose, c’est de la médiocrité et de l’hypocrisie du milieu petit-bourgeois et provincial auquel elle appartient, mais surtout d’elle-même, car elle a depuis l’adolescence la tête farcie d’idées et d’images romantiques qui l’empêchent de percevoir avec clarté la réalité qui l’entoure, de juger avec lucidité le cynisme de ses amants qui veulent bien faire d’elle leur maîtresse, mais n’ont nullement l’intention de s’engager plus avant à ses côtés.

Quand elle offre à son premier amant de fuir avec lui, loin de toute cette oppressante et décevante réalité, c’est lui qui fuit, en courant. Si le roman Madame Bovary inclut un discours sur les relations entre les deux sexes, il s’agit avant tout d’un hymne à la lâcheté des hommes.

Lecture idéologique

Cela dit, résumer les choses ainsi serait encore trop schématique. Le roman de Flaubert, ainsi que ses personnages, est plus subtil que ne saurait l’expliquer n’importe quel trop succinct synopsis. Au-delà de ses illusions romantiques, Emma est aussi pleine de défauts :elle est d’un effarant égoïsme, d’une indifférence cruelle à l’égard de sa fille, d’un indéniable snobisme, d’une imprévoyance et d’une superficialité qui frôlent la légèreté.

Quant à son époux, Charles Bovary, c’est peut-être « un mari un peu beige », un homme terne et sans grandes ambitions, mais c’est aussi un homme bon, doux, attentionné, qui aime sa femme — même s’il l’aime mal —, et qui, après le décès de celle-ci, se laissera mourir de désespoir. Le vrai romantique, au fond, c’est lui.

Bref, si Flaubert a une ambition dans ce grand roman, c’est de tenter de rendre compte de la réalité dans toute sa complexité. Il n’est certes pas formé aux subtilités de l’analyse intersectionnelle, mais il jette la suspicion sur les discours et les lieux communs des idéologies de son temps, caricaturant tout autant le conservatisme et les sermons lénifiants du curé de Yonville-l’Abbaye que les harangues « progressistes » du pharmacien Homais, grand défenseur des Lumières qui ne défend en fait que ses intérêts bien compris.

Il faut donc lire Madame Bovary pour réaliser à quel point tout aperçu hâtif en offre une image faussée et terriblement restrictive qui veut réduire ce roman en le faisant entrer de force dans une grille de lecture idéologique. Qu’il s’agisse d’un discours féministe qui parle de « relation toxique » et de « violence », ou d’un discours marxiste ne lisant ce genre de romans qu’à travers le prisme de la « lutte des classes » et de l’analyse du capitalisme, la déformation qui s’opère est du même ordre.

De telles lectures rejoignent celle qu’en faisait le procureur impérial qui voulut censurer cette œuvre romanesque, car il reprochait à l’écrivain, dans un passage célèbre de son réquisitoire, de montrer la réalité telle qu’elle était et non pas telle qu’il aurait voulu qu’elle soit.

Les grandes œuvres de la littérature offrent le meilleur antidote qui soit aux discours partiels, partiaux, univoques et finalement simplistes des idéologies — aussi bien intentionnées celles-ci soient-elles. C’est une des raisons pour lesquelles il faut les lire, les relire et aussi les étudier.

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