Éclater les bulles-classes, un choix risqué

«En l’état actuel des choses, laisser des élèves de plus d’une classe manger ensemble dans des locaux vétustes mal aérés équivaut à les laisser volontairement se contaminer», écrit l'autrice.
Photo: John Moore/Getty Images/Agence France-Presse «En l’état actuel des choses, laisser des élèves de plus d’une classe manger ensemble dans des locaux vétustes mal aérés équivaut à les laisser volontairement se contaminer», écrit l'autrice.

Conceptrice-rédactrice et citoyenne engagée, l’autrice est présidente du conseil d’établissement d’une école primaire. Elle a aussi enseigné la littérature au collégial et collabore à la revue Lettres québécoises.

L’abandon des bulles-classes à l’école risque d’envenimer la situation épidémiologique. D’ailleurs, pourquoi les a-t-on mises de côté, particulièrement au primaire ? Pour que les jeunes puissent « socialiser », comme le dit le ministre Roberge, ou par souci d’économies ?

Cette année, à l’école primaire de mes enfants, on dénombre 23 groupes-classes, mais seulement 16 groupes au service de garde, qui est financé en fonction du nombre d’enfants qui le fréquentent régulièrement.

Un nombre X d’enfants se traduit en un montant Y qui permet de couvrir le salaire de Z éducateurs. Plus les enfants vieillissent, moins ils fréquentent le service de garde le soir. Leur statut change alors pour celui de dîneurs. Pour respecter les ratios éducateur-élèves, on n’a d’autre choix que celui de jumeler des groupes : on rassemble les dîneurs et on équilibre le reste des groupes en évitant si possible les mélanges de niveaux.

En classe, les enfants de certaines régions se retrouvent donc en groupe stable, et masqués. Au dîner, par contre, alors que les jeunes retirent leur masque dans un lieu clos dont la qualité de l’air est souvent discutable, divers groupes sont mélangés. Ce qui signifie qu’un élève ayant la COVID pourra vite la transmettre à d’autres classes, d’autant que les protocoles de gestion des cas ont été relâchés.

Selon le feuillet des mesures sanitaires de la rentrée 2021-2022 de la Santé publique, dans les régions où le masque est porté en classe, il sera « recommandé » aux cas contacts d’aller passer un test de dépistage et de surveiller les symptômes. Qui le fera ?

« Si les élèves du groupe-classe touché ne développent pas de symptômes, ils poursuivent leurs apprentissages », lit-on dans un message envoyé le 30 août par l’école primaire Sainte-Claire de Montréal.

Avec pareilles directives, les cas contacts asymptomatiques pourront aller contaminer leurs camarades sans le savoir. Et s’il s’avère que les bulles sont mélangées, plus d’une classe sera touchée.

Les éclosions promettent donc d’être plus vastes, plus difficiles à contenir et à tracer, d’autant plus que le gouvernement ne démord pas du « deux mètres, 15 minutes », alors que le variant Delta se transmet principalement par aérosols et plus facilement que la souche ancestrale avec son facteur R0 de 6 à 8.

La vague des non-vaccinés

« La quatrième vague sera celle des non-vaccinés », avance André Veillette, immunologiste et membre du Groupe de travail sur la vaccination contre la COVID-19. Et quel pourcentage d’enfants du primaire sera-t-il vacciné ? Pas bien plus que 0 %.

« Aux États-Unis, il y a eu des hospitalisations pédiatriques, donc on va en voir », a récemment dit la Dre Mylène Drouin, directrice de la Santé publique de Montréal, qui a, semble-t-il, mené une partie de bras de fer avec le gouvernement pour que le masque soit porté en classe au secondaire et au primaire — on l’en remercie ! Mais difficile d’exiger les bulles-classes, une directive administrative qui relève du ministère de l’Éducation, mais dont l’abolition complique grandement le traçage. C’est au gouvernement de jouer.

En l’état actuel des choses, laisser des élèves de plus d’une classe manger ensemble dans des locaux vétustes mal aérés équivaut à les laisser volontairement se contaminer. Le virus pourrait dans de telles conditions attaquer environ 70 % des enfants non vaccinés, selon le professeur en épidémiologie à l’Université de Toronto, le Dr David Fisman, qui a claqué la porte de la Science Advisory Table de l’Ontario parce que le gouvernement Ford s’assoyait sur des projections catastrophiques pour l’automne sans bouger…

Au Québec, un million d’enfants fréquentent l’école primaire. On a beau recenser « seulement » 1 % de cas graves, selon ces projections, ce sont 710 enfants qui seront sévèrement atteints. Quatre devraient en décéder; et des milliers seront touchés par la COVID longue durée. Lesquels ?

C’est cela, la Loto-COVID : on ignore sur qui le mauvais sort va tomber. Avec trois fois plus de cas chez les moins de 20 ans qu’à la rentrée 2020, l’heure n’est pas aux économies : octroyer aux écoles les fonds nécessaires au maintien des bulles-classes, au moins au dîner, s’avère essentiel pour diminuer la transmission chez cette population non vaccinée.

Le gouvernement Legault a-t-il dépensé l’entièreté des 432 millions du fédéral destinés aux écoles l’an dernier ? Nul ne le sait. Et pourquoi attendre que les unités pédiatriques débordent pour agir ? Annoncer en grande pompe une stratégie de vaccination pour les 5 à 11 ans alors qu’aucun vaccin n’est encore homologué pour cette population ne règle rien pour cet automne.

L’expérience pandémique nous a maintes fois démontré que l’attentisme s’avère lourd de conséquences. La Dre Marie-Michelle Bellon, médecin dans une unité COVID et membre de COVID-STOP, rappelle que c’est encore plus vrai avec le variant Delta. « Le Delta est si contagieux que, quand on se rend compte qu’on s’est trompé et qu’on veut rétropédaler, il est trop tard. » Rétropédalons pendant qu’il est encore temps.
 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait qu'on compte dix fois plus de cas chez les moins de 20 ans qu’à la rentrée 2020, a été modifiée.

 

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