Un Canada démuni devant les États-Unis

«Le Canada a besoin des autres pour assurer sa sécurité et participer à de grandes entreprises militaires en Afghanistan, en Libye ou contre le groupe État islamique en Irak», écrit l'auteur. 
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «Le Canada a besoin des autres pour assurer sa sécurité et participer à de grandes entreprises militaires en Afghanistan, en Libye ou contre le groupe État islamique en Irak», écrit l'auteur. 

L’auteur est chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM). Il a été conseiller politique du ministre des Affaires étrangères en 2016-2017. Il vient de publier un ouvrage intitulé Le Canada à la recherche d’une identité internationale.

Le retrait d’Afghanistan par les États-Unis sans consultation avec leurs alliés soulève une question à laquelle nos chefs de parti n’ont sans doute pas envie de répondre en pleine campagne électorale : le Canada a-t-il les moyens d’agir sans le soutien américain sur la scène internationale ?

La question se pose avec sérieux. La présidence de Donald Trump avait surpris la plupart des alliés avec la mise en œuvre souvent brutale du slogan du milliardaire, «America First». Le gouvernement républicain n’a pas hésité à remettre en cause l’OTAN, a négocié seul puis signé la paix avec les talibans, et a imposé arbitrairement des tarifs prohibitifs sur les importations canadiennes et européennes.

Avec l’élection de Joe Biden, on croyait ce comportement terminé. Les rencontres au sommet entre le nouveau président et les leaders de l’OTAN et ceux de l’Union européenne semblaient ouvrir de nouvelles perspectives dans les relations transatlantiques.

Pourtant, à y regarder de plus près, si les manières à la Trump ont disparu, la ligne de pensée est pratiquement la même : en Afghanistan, les alliés de l’OTAN ont été ignorés et l’accord avec les talibans respecté, et les tarifs sont toujours là. «America First» a encore de beaux jours devant lui.

Humiliation

L’abandon américain et la chute de Kaboul ont choqué les Britanniques, les Français, les Allemands. Londres, qui vantait il y a encore quelques semaines sa relation spéciale avec Washington, déchante. « Nous sommes un partenaire subalterne dans notre relation avec les États-Unis », disait un ancien ambassadeur.

Pour l’ancienne première ministre Theresa May, le geste des Américains est une humiliation. « Qu’est-ce que cela dit de notre pays ? Qu’est-ce que cela dit de l’OTAN, que nous soyons entièrement dépendants d’une décision unilatérale des États-Unis ? »

À Paris, où les relations avec Washington, quoique bonnes, n’ont jamais eu l’intensité que l’on trouve au Royaume-Uni, un éditorialiste du Point reflétant le sentiment général des élites demande que l’Europe « rompe avec sa sujétion aux États-Unis » et « assume sa sécurité ».

Il n’a pas tort. L’Europe peut prendre en main sa défense et sa sécurité. Unie, elle en a les moyens financiers, matériels et humains. C’est la volonté politique qui lui manque. En particulier celle des ex-pays d’Europe de l’Est, traumatisés par 40 ans d’occupation soviétique et qui voient leur salut dans l’alliance avec les États-Unis. Scénario à courte vue.

Car les faits sont là. Les États-Unis ont d’autres préoccupations, en Asie surtout, pour consacrer encore plus de ressources à défendre l’ancien régime à Kaboul. C’est un coup de semonce pour l’Europe. Certains sur le Vieux Continent se demandent maintenant si les États-Unis seraient prêts à sacrifier New York pour sauver Paris d’une attaque si ce scénario venait à se produire ? En son temps, le général de Gaulle avait répondu non et en avait tiré la conclusion en dotant la France d’une force nucléaire.

Et le Canada ?

La situation du Canada est complètement différente. Adossé à la plus grande puissance de l’histoire de l’humanité, il bénéficie, qu’il le veuille ou non, du parapluie militaire et nucléaire américain. En fait, les relations militaires canado-américaines sont le grand impensé de nos débats politiques et médiatiques. Peut-être parce que le public serait stupéfait d’apprendre l’ampleur de notre imbrication dans les stratégies militaires américaines.

Malgré une incroyable dépendance continuellement présentée comme le signe d’une indéfectible amitié, les Canadiens ont senti le vent du boulet de canon pendant la présidence Trump. À tel point que l’ancienne ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland a voulu mettre les points sur les i. Lors d’un discours de politique étrangère prononcé devant les députés en juin 2017, elle a reconnu que le Canada faisait face à un ébranlement. « Des relations internationales qui semblaient immuables depuis les 70 dernières années sont maintenant remises en question », disait-elle.

Il en découlait que la transformation du leadership américain, disait-elle, faisait « ressortir plus nettement le besoin pour le reste d’entre nous d’établir clairement notre propre orientation souverainiste ». Mais comment établir cette orientation, lorsque le Canada est devenu si profondément intégré aux États-Unis à travers une coopération de plus en plus étroite sur les plans économique, social, militaire et financier ?

Il a toujours été évident que le Canada n’était pas en mesure de défendre son territoire. Son immensité géographique, sa faible population, son industrie militaire pratiquement inexistante, ses minuscules forces armées rendent la chose impossible. Le Canada a besoin des autres pour assurer sa sécurité et participer à de grandes entreprises militaires en Afghanistan, en Libye ou contre le groupe État islamique en Irak.

Il reste pourtant une petite marge de manœuvre pour atteindre l’objectif fixé par Mme Freeland et se distinguer des Américains : les opérations de paix dans le cadre de l’ONU ou d’autres organisations. Mais même là, le Canada y a renoncé.

Le gouvernement libéral a bien déployé un petit contingent au Mali, mais a décampé au bout d’un an malgré les demandes répétées de l’ONU et de ses alliés sur place. Un tel abandon de responsabilités n’est pas passé inaperçu aux Nations unies, et l’Assemblée générale a rejeté l’an dernier la candidature du Canada pour un siège de membre non permanent au Conseil de sécurité.

À chaque élection, les partis promettent mer et monde en matière de défense. Quant à assurer un tant soit peu une certaine indépendance vis-à-vis de Washington, aucun parti n’a développé un début d’argumentaire sur le sujet. Nous restons démunis devant les États-Unis.

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