Le poids des départs

«Tout le monde et son voisin connaissaient Jérôme Proulx dans Saint-Jean», écrit l'auteur.
Photo: Courtoisie «Tout le monde et son voisin connaissaient Jérôme Proulx dans Saint-Jean», écrit l'auteur.

Les publications des Éditions Parti pris en 1971-1972 pourraient être qualifiées de bigarrées : On n’est pas des trous-de-cul, de Marie Letellier, L’urgence de choisir, de Pierre Vallières, les poésies complètes de Mao Tsé-toung, Sur Lénine, de Jean-Marc Piotte, Lesbiennes d’acid, de Denis Vanier et… Le panier de crabes. Ce dernier livre rassemble les souvenirs politiques de Jérôme Proulx, un ancien député d’arrière-ban de l’Union nationale, qui se remémore ses quatre années (1966-1970) au Parlement québécois.

L’homme, sorti in extremis du Grand Séminaire, détenteur d’une maîtrise de l’Université de Montréal en littérature, a d’abord été professeur au collège militaire de Saint-Jean. Disons que Le panier de crabes n’a pas grand-chose à voir avec Lesbiennes d’acid, d’autant qu’il se termine par un long extrait poétique du Porche du mystère de la deuxième vertu, de Charles Péguy.

Aussi bien dire que la révolution n’est pas pour demain. Et pourtant. Proulx, ce politicien atypique, dont on disait qu’il était un poète égaré en politique, s’est démarqué pour avoir fait preuve de courage et d’une conviction à toute épreuve tout au long de sa carrière. Le backbencher, qui vient tout juste de mourir à l’âge de 91 ans, a souvent choisi de partir plutôt que de rester. Pour suivre ce que d’aucuns nommeraient, de manière un brin surannée, peut-être, le destin québécois.

En 1969, Jérôme Proulx a d’abord quitté l’Union nationale. Et ce ne fut pas de gaieté de cœur. L’homme est devenu député de Saint-Jean presque par hasard, en 1966, tandis qu’il commençait son doctorat en littérature.

Bleu, nationaliste, sur le bord d’être séparatiste, il était surtout un grand admirateur de Daniel Johnson. Il dira plus tard que ce dernier aurait réussi à terme « un coup d’État pacifique » menant à l’indépendance du Québec. Il appréciait son « génie politique », Johnson étant passé de politicien duplessiste moyen à homme d’État moderne. Mais son décès et son remplacement par Jean-Jacques Bertrand ont changé la donne.

Le Bill 63 sanctionnant le libre choix de la langue d’enseignement au Québec pour tous les citoyens est venu faire exploser les lignes de parti. Jérôme Proulx a alors choisi de quitter le confort du pouvoir pour s’opposer fermement à cette loi qu’il considérait comme contraire aux intérêts des Québécois.

Avec quatre autres députés, dont René Lévesque, il forma ce qu’on appelle l’« opposition circonstancielle ». Comme bien des Québécois à la même époque, Proulx s’est libéré de la peur. Son collègue Maurice Bellemare, la relique des reliques du duplessisme, lui aurait alors conseillé de consulter un psychiatre.

Fantômes

Au lendemain de sa démission du parti, Jérôme Proulx est envoyé par le whip de l’Union nationale de l’autre côté de la chambre. Le 26 novembre, il a rejoint le Parti québécois. Il dira alors de son nouveau chef : « Les fantômes des ruines de l’Establishment hantent le Québec mais pour René Lévesque ce sont de vieux familiers. Il les déshabille, les scrute et les décortique : effeuillage progressif d’une peur collective. Il la combattra, cette chimère québécoise, cette peur ingrate qui dépouille un peuple de ses héros et à son “humble avis” les fantômes repartiront… tout effrayés. »

Jérôme Proulx a tenté sa chance pour le même parti en 1970 et en 1973. Sans succès. Et il en souffrit, très certainement. On ne quitte pas impunément un parti établi comme l’Union nationale pour celui des « petits professeurs français au pinch taillé aux ciseaux », pour reprendre les mots inspirés d’un candidat créditiste en 1970.

Jérôme Proulx le rappelait au début des années 1970 : malgré ses nombreux diplômes, il s’était retrouvé « sur » l’assistance sociale pendant plusieurs mois, avant de finalement obtenir un poste à la polyvalente Marcel-Landry à Iberville. Sa femme et lui avaient six enfants à leur charge.

Mais les temps changent vite. En 1976, Jérôme Proulx est de nouveau député de Saint-Jean. René Lévesque le nomme whip en chef du gouvernement. Ses qualités de rassembleur font de lui l’homme tout désigné pour agir comme préfet de discipline et président d’un caucus dont à peine une dizaine de députés sur soixante et onze avaient déjà une expérience parlementaire.

C’est ainsi que M. Proulx a pu assister aux premières armes de deux anciens fils de premiers ministres, Jean-François Bertrand et Pierre Marc Johnson, qui tous deux avaient choisi d’annoncer leur adhésion au Parti québécois à Saint-Jean, lors d’assemblées publiques enthousiastes.

Mais nous parlions de départ, plus haut. Le deuxième départ de Jérôme Proulx sera temporaire, mais très douloureux. En 1984, c’est la prise du beau risque par René Lévesque qui l’amène à renoncer à un poste d’adjoint parlementaire et à l’indemnité qui l’accompagne. De nouveau, il a fallu beaucoup de courage à cet homme pour placer ses convictions au-dessus de considérations pécuniaires. Il a fini par renouer avec son parti. En 1985, il en a de nouveau défendu les couleurs dans sa circonscription. Sans succès.

Tout le monde et son voisin connaissaient Jérôme Proulx dans Saint-Jean. Sa participation à la populaire émission Tous pour un y a sans doute contribué. Il y avait remporté les honneurs en 1965, alors que la série, consacrée à Abraham Lincoln, était animée par Raymond Charette. En 1992, tandis que l’émission est relancée, il en est le premier invité. Malheureusement, il ne survivra pas au premier épisode consacré à… Maurice Duplessis.

Que doit-on retenir, au bout du compte, du député de Saint-Jean ? D’abord qu’il s’est mis en retrait de sa formation politique plutôt que de suivre une ligne contraire à ce en quoi il croyait. Il n’y a rien de banal dans ce geste, et le courage que cela nécessite doit être vécu pour être compris.

En apprenant son décès, son ami Denis Vaugeois, député de Trois-Rivières (1976-1985), qui le connaissait depuis leurs années d’études, a dit de lui qu’il était fébrile et passionné, et que notre société avait un grand besoin de plusieurs Jérôme Proulx. Certes. La voie est ouverte et personne ne saurait vraiment s’y opposer.

En collaboration avec Jacques Désautels, directeur de cabinet du whip en chef du gouvernement Lévesque (1976-1981)

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