Leçons d’un échec

«Les savantes stratégies élaborées par des fonctionnaires à Washington et dans les capitales de ses alliés de l’OTAN [...] se révèlent soudainement comme de simples beaux rêves. Certaines couches de ces sociétés en ont tiré profit. Elles se bousculent désormais à l’aéroport de Kaboul pour fuir un pays qui leur échappe», analyse l'auteur.
Photo: Donald R. Allen / U.S. Air Force via Agence France-Presse «Les savantes stratégies élaborées par des fonctionnaires à Washington et dans les capitales de ses alliés de l’OTAN [...] se révèlent soudainement comme de simples beaux rêves. Certaines couches de ces sociétés en ont tiré profit. Elles se bousculent désormais à l’aéroport de Kaboul pour fuir un pays qui leur échappe», analyse l'auteur.

Ainsi, après l’Empire britannique puis l’Union soviétique, c’est au tour de l’Amérique d’être vaincue en Afghanistan. Elle l’a été par des combattants bien moins équipés, mais motivés, disciplinés, qui avaient le temps pour eux, connaissaient le terrain et bénéficiaient de complicités au sein de la population et de l’appareil d’État.

Pour les Américains, l’Afghanistan s’ajoute à d’autres défaites et pertes d’influence : Vietnam, Iran, Irak, Libye et ailleurs. Décidément, cela fait beaucoup pour une nation qui se prétend toujours la leader du monde démocratique.

Une tentative des Occidentaux pour modifier un pays complexe comme l’Afghanistan et lui inculquer des « valeurs » vient d’échouer. Un colonialisme qui n’osait dire son nom a atteint ses limites après 20 ans d’efforts et des milliers de morts. Les savantes stratégies élaborées par des fonctionnaires à Washington et dans les capitales de ses alliés de l’OTAN devaient mener les populations pauvres et peu développées vers un nirvana démocratique et capitaliste.

Elles se révèlent soudainement comme de simples beaux rêves. Certaines couches de ces sociétés en ont tiré profit. Elles se bousculent désormais à l’aéroport de Kaboul pour fuir un pays qui leur échappe. Mais pour le reste de la population, peu de choses auront changé.

Face à la rapide offensive des talibans, le régime afghan n’aura pas tenu longtemps. Son président amorça la débandade en quittant le premier le pays. Laissant l’équipage du navire se débrouiller tout seul.

Pourtant, il ne fallait pas être un grand analyste pour deviner qu’à partir du moment où le gouvernement Trump déclarait vouloir quitter l’Afghanistan, avec une date butoir, et entamait des négociations sans le gouvernement afghan et les membres de l’OTAN, les talibans n’avaient qu’à attendre que le fruit mûr leur tombe dans les mains. Ce qui fut le cas.

Le président Biden croyait que le gouvernement et l’armée afghans tiendraient le coup, du moins pour un certain temps ! Désinformation ? Naïveté ? Incompétence politique ? J’aurais tendance à retenir les deux dernières explications.

L’appareil diplomatique et de renseignement américain n’avait-il vraiment rien vu venir ? Avec tous les moyens, notamment techniques et humains, mis à la disposition de la CIA ? On ne le saura sans doute jamais.

Pour avoir côtoyé, au cours de ma carrière au Moyen-Orient, leurs diplomates et leurs analystes, je ne serais pas surpris que les Américains se soient à nouveau bercés d’illusions. Souvent convaincus d’œuvrer pour la bonne cause, imbus de certitudes liées à leur formation et limités dans leurs contacts, parce que coincés dans leurs ambassades pour des raisons de sécurité. À répétition ils apparaissent incapables de comprendre les dynamiques du monde extérieur. C’est souvent la tare des grandes puissances. Et ces erreurs leur coûtent cher.

Quelle nation désormais se sentira en confiance avec Washington en cas de conflit ? Aura confiance que l’Amérique tiendra ses promesses ?

Système dysfonctionnel

Une des leçons que le Canada devrait tirer de ce dernier épisode est que l’allié américain n’est plus fiable comme auparavant. Que son système politique dysfonctionnel l’empêche de prendre des décisions sur le long terme.

Biden avait promis que sa politique étrangère se ferait davantage en consultation avec les alliés. Jusqu’à un certain point, ce fut le cas. Mais l’exemple afghan démontre qu’en fin de compte rien n’a beaucoup changé depuis Trump. Ce pays qui a perdu ses repères est dans une bien mauvaise posture. Et ses alliés ne comptent plus vraiment. Ce sont les États-Unis d’abord.

La gestion de crise par Washington semble de plus en plus difficile compte tenu des nouvelles réalités géopolitiques. Passablement amochés, les grands desseins de promotion de la démocratie. Biden peut en parler, mais la réalité est cruelle. La Chine et la Russie n’ont pas à se soucier d’échéances électorales, elles.

En ce qui concerne le Canada, un thème de politique étrangère s’est immiscé dans la campagne électorale, ce qui est inhabituel. Ottawa s’était investi financièrement, militairement et politiquement dans le bourbier afghan. Nous y avons perdu 158 militaires et un diplomate, sans oublier les blessés physiques et psychologiques.

Jusqu’à maintenant, les chefs des différents partis ne nous ont pas proposé une vision renouvelée et inspirante devant une scène internationale qui change rapidement et substantiellement.

L’approche de Trudeau

Les défis sont nombreux et demandent une approche autre que celle sans goût et sans saveur de Trudeau. On a pu constater son impuissance dans les relations avec Pékin et Moscou. Quel que soit le gouvernement qui sera élu le 20 septembre prochain, notre politique internationale se doit d’être sérieusement repensée.

La page afghane est tournée. Un bilan de ce dossier sera sûrement effectué. Mais nos dirigeants devront aller beaucoup plus loin dans la réflexion. Il faut effectuer une revue majeure de la politique étrangère du Canada et la mettre en place. Nos politiciens et nos fonctionnaires devront faire preuve d’imagination, y compris, peut-être, en réduisant notre dépendance envers notre voisin du Sud.

Il ne s’agit pas d’être nostalgique des belles années de la diplomatie canadienne, mais de tracer une nouvelle route pour notre pays et sa véritable place dans le monde. En tenant compte de nos véritables intérêts nationaux. Il ne faudra pas avoir peur de faire des choix difficiles.

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