Du bon usage des enjeux de brèche

«Jusqu’à maintenant, trois dossiers peuvent être qualifiés d’enjeux de brèche : la vaccination obligatoire, le financement du système de santé et, enfin, les changements climatiques». explique Mireille Lalancette.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne «Jusqu’à maintenant, trois dossiers peuvent être qualifiés d’enjeux de brèche : la vaccination obligatoire, le financement du système de santé et, enfin, les changements climatiques». explique Mireille Lalancette.

Mireille Lalancette est professeure titulaire en communication politique à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Chercheuse au Groupe de recherche en communication politique et au Centre d’études sur la citoyenneté démocratique, elle est coautrice de l’ouvrage ABC de l’argumentation pour les professionnels de la santé ou toute autre personne qui souhaite convaincre (UQ).

Depuis le début de la campagne électorale, les libéraux fédéraux se servent des enjeux de brèche (wedge issues) de manière stratégique afin de diviser le vote et d’attirer des électeurs. Qu’est-ce qu’un enjeu de brèche ? Il s’agit d’un sujet souvent émotionnel et controversé qui permet à la fois de mobiliser sa base de partisans et de polariser l’électorat.

L’enjeu de brèche permet de creuser l’écart entre les partis. Il divise et crée de la dissension au sein de l’électorat, souvent indépendamment des affiliations ou des préférences politiques. Jusqu’à maintenant, trois dossiers peuvent être qualifiés d’enjeux de brèche : la vaccination obligatoire, le financement du système de santé et, enfin, les changements climatiques.

La question de la vaccination obligatoire est un bel exemple d’enjeu de brèche. Après des mois de peur et d’anxiété, les citoyens restent sur leurs gardes et sont préoccupés par la possibilité d’autres épisodes de confinement-déconfinement.

Cette peur peut être utilisée par les partis politiques, puisqu’elle permet de déstabiliser les adversaires et leur base partisane ainsi que de discuter d’un enjeu qui dépasse les clivages politiques, sociaux et idéologiques.

Utiliser cet enjeu pourrait aider les libéraux à courtiser des électeurs autrement acquis aux conservateurs. Cet enjeu pourrait aussi être utile pour rallier les électeurs conservateurs pour qui la question du respect des libertés personnelles est centrale. La controverse au sujet du gazouillis de Chrystia Freeland identifié par Twitter comme une publication manipulatrice a permis de relancer le débat sur le financement du système de santé canadien. On y reprenait des extraits d’un discours d’Erin O’Toole. Le leader conservateur s’y disait favorable à une intervention du privé en santé. Il n’en fallut pas plus pour que le Canada s’enflamme à propos de cette question du financement de la santé.

Le fameux système public de santé du Canada reste un élément clé apprécié au pays et est aussi ce qui permet de nous distinguer de nos voisins américains. Enfin, sans que ce soit un enjeu clé pour le moment, la question de l’environnement risque aussi de créer des brèches au sein de l’électorat pendant la campagne.

Sur la brèche

Plusieurs éléments font des enjeux de brèche un élément central des campagnes électorales, autant au Canada qu’aux États-Unis ou ailleurs dans le monde. D’abord, parce qu’ils peuvent facilement être insérés au cœur de stratégies de communication politique visant à joindre les électeurs.

Un enjeu de brèche s’insère bien dans la politique partisane et dans les messages politiques. Il peut viser un large public ou bien un segment plus précis de la population.

En 2019, l’immigration, les changements climatiques et l’avortement ont été au cœur de la campagne et utilisés comme des enjeux de brèche par les partis. Le Parti libéral a réussi à mettre systématiquement le chef du Parti conservateur d’alors, Andrew Scheer, sur la touche à propos de ses valeurs religieuses et de son positionnement pro-vie.

Dès le début de la campagne, le nouveau chef conservateur a affirmé son positionnement pro-choix, son ouverture à l’immigration et dit qu’il était favorable à une taxe sur le carbone. Il reste que les libéraux continuent de faire pression afin qu’O’Toole exprime une position claire par rapport à ces enjeux.

Mes collègues du Groupe de recherche en communication politique ont montré que les enjeux de brèche, notamment celui lié au registre des armes à feu, ont été largement utilisés par les conservateurs afin d’alimenter leur message politique entre 2006 et 2011.

Les conservateurs ont alors utilisé le registre afin de diviser le vote et d’aller chercher des appuis auprès des libéraux modérés. D’autres collègues (Vincent Raynauld et André Turcotte) ont par ailleurs montré que les enjeux de brèche faisaient partie d’une stratégie de branding et de marketing politique lors de la campagne électorale de 2019.

L’immigration, l’avortement et les changements climatiques ont alors permis aux partis de se positionner sur un échiquier politique en constante mouvance, où les affinités partisanes sont de plus en plus faibles.

Dans un contexte où les segments de l’électorat sont envisagés comme un marché politique à prendre, les enjeux de brèche deviennent une ressource clé de la communication politique permettant de polariser et de mobiliser l’électorat.

À voir en vidéo