Le nuage de cendres

«Enfants, mes sœurs et moi bercions les souvenirs de mes parents, qui brossaient le portrait d’un Afghanistan prospère, égalitaire et sécuritaire», raconte Mina Chamsi.
Photo: BTA Archives via Agence France-Presse «Enfants, mes sœurs et moi bercions les souvenirs de mes parents, qui brossaient le portrait d’un Afghanistan prospère, égalitaire et sécuritaire», raconte Mina Chamsi.

« Notre pays était fumée ; il est maintenant devenu feu » (traduction libre d’une expression en dari). C’est avec désarroi que ma mère revoit son pays sombrer dans le chaos.

Le 15 août, les talibans ont envahi Kaboul et se sont emparés de notre pays, prenant en otage le peuple afghan et piétinant tous les progrès qu’il avait durement accomplis.

Les images déchirantes d’Afghans s’accrochant désespérément à un fil de leur vie, à la moindre chance de s’envoler et de fuir Kaboul, évoquaient à ma mère notre propre exil du pays, il y a 30 ans. Elle avait mon âge quand elle a laissé sa patrie, sa carrière, sa propriété et ses rêves derrière pour que puissent se réaliser ceux de ses trois filles.

Ma famille et moi avons quitté Kaboul à l’aube de la guerre civile sanglante à laquelle se sont farouchement livrés les moudjahidines, qui avaient chassé les Soviétiques du pays en 1989, au terme d’une invasion qui avait duré dix ans. Le groupe de combattants, qui est la genèse des talibans d’aujourd’hui, avait été appuyé et financé par les États-Unis et l’Arabie saoudite, par l’intermédiaire du Pakistan, où transitaient les armes et l’argent.

Le propre des réfugiés

S’attacher au passé de son pays natal tout en s’accrochant aux promesses de son pays d’accueil est le propre des réfugiés. Enfants, mes sœurs et moi bercions les souvenirs de mes parents, qui brossaient le portrait d’un Afghanistan prospère, égalitaire et sécuritaire.

Mon grand-père, qui prônait l’éducation en français sous le régime monarchiste francophile de Zaher Shah, a encouragé ma tante à quitter Kaboul dans les années 1960 pour aller étudier à la Sorbonne. Elle n’avait que 18 ans et n’était ni mariée ni accompagnée.

Coquettement vêtues et élégamment coiffées, ma mère et ses sœurs déambulaient dans les rues de Kaboul pour se rendre à l’université — en passant bien sûr devant les kiosques de bolanis (des crêpes en forme de demi-lune, fourrées de pommes de terre, d’oignons et de poireaux) et de seekh kebabs (kebab en tige).

Lors de fêtes religieuses ou culturelles, nos parents brandissaient fièrement le drapeau national tricolore dans les jardins de Kaboul, ceints d’abricotiers, d’amandiers et de grenadiers. Les seuls bruits qui retentissaient dans le ciel afghan étaient ceux des feux d’artifice.

Lambeaux

J’ai voulu connaître l’Afghanistan à travers le regard de mes parents. La culture afghane imprégnait tous les aspects de ma vie. Friands de littérature et de poésie persanes, mes parents m’ont transmis l’amour de la langue dari.

Dans les confins de notre 5 et demie à Montréal, ils ont tenté de recréer les fêtes de Norouz (Nouvel An perse) et de l’Aïd à l’image de celles qu’ils célébraient jadis. Les tapis persans couvraient nos planchers et les miniatures perses ornaient nos murs.

Notre appartement était toujours embaumé des odeurs de la gastronomie afghane. Peler les pignons de pin, caraméliser les oignons, infuser le thé vert à la cardamome, cela faisait partie des rites qui définissaient notre quotidien. Je ne connaissais mon pays qu’à travers ses bribes de prospérité. Aujourd’hui, je n’en vois que les lambeaux.

En 2001, les yeux de l’Occident se sont enfin tournés vers l’Afghanistan. Au cours de leurs cinq années de règne obscurantiste, les talibans avaient rayé de la vie publique les filles et les femmes, devenues fantômes de leur passé et prisonnières d’un avenir volé. Ils avaient commis des crimes de génocide contre la minorité chiite des Hazaras et transformé un stade de soccer en lieu public d’exécutions barbares. Ils ont dépouillé un peuple de sa dignité et un pays de sa culture.

Le néant laissé par la destruction des bouddhas de Bamiyan par les talibans n’est qu’un exemple du patrimoine pillé par ce groupe terroriste.

Même si les nobles paroles occidentales de paix et de démocratie prétendaient hisser l’Afghanistan au-dessus du nuage de cendres laissé par les talibans, les stratagèmes géopolitiques l’ont plongé dans un gouffre abyssal.

La position géostratégique de l’Afghanistan l’a coincé au milieu de luttes de pouvoir entre l’Arabie saoudite et l’Iran d’un côté, entre le Pakistan et l’Inde de l’autre, sans oublier la Chine et l’Occident.

Abandon

L’Afghanistan a été écrasé par les ingérences étrangères. Il a été rongé par les criminels de guerre qui ont été nommés au gouvernement mis en place par les États-Unis. Il a été brûlé par les narcotrafiquants d’opium qui, de mèche avec les dirigeants politiques, y compris le président Hamid Karzaï, ont tiré des profits faramineux des terres agricoles qu’ils ont rasées. Il a été meurtri par les attentats suicides répétés des talibans et les drones américains qui ont déchiré son ciel et tué des centaines de milliers de civils. Il a été sclérosé par la corruption endémique, alimentée par les industriels de l’armement américains et les dirigeants corrompus du pays — les seuls gagnants de cette guerre.

Malgré tout, le peuple afghan a persisté. Sa jeunesse, qui représente les deux tiers de sa population, est née sous les promesses et a été nourrie de rêves qu’on lui a fait miroiter.

Les jeunes ont fait circuler leurs idées et leur art sur les médias sociaux. Ils ont bravé le danger qui guettait leurs écoles, leurs hôpitaux, leurs lieux de culte, pour vivre un semblant de vie normale. Aujourd’hui, ils sont laissés pour compte. Leur avenir a été hypothéqué dès que Trump a négocié la libération de 5000 talibans. Leur pays a été livré aux talibans sur un plateau d’argent par Biden, qui a accordé aux talibans le contrôle de la zone frontalière avec le Pakistan où cheminent armes et jeunes Pakistanais endoctrinés, évacué la base militaire de Bagram, perdu le contrôle de l’air et laissé l’armée afghane au dépourvu.

Les États-Unis ont quitté l’Afghanistan de façon ignoble. Ils ont laissé les jeunes à l’abandon, aux prises avec un groupe terroriste. Et ils ont légué aux talibans un bien précieusement gardé pendant leur présence militaire, soit les données biométriques sur les collaborateurs et membres des forces afghanes. Armés de ces renseignements, les talibans ont déjà brutalement tué des individus qui se sont battus pour la paix de leur pays.

L’espoir de cette jeunesse afghane est parti en fumée. L’ingérence américaine et les intérêts géopolitiques des pays voisins en sol afghan, conjugués à la corruption galopante du pays, ont mis l’Afghanistan et son peuple à feu et à sang. Et aujourd’hui, l’Afghanistan est replongé dans l’abîme infernal des pratiques barbares des talibans.

À voir en vidéo