Pour une nouvelle écologie familiale

L’autrice dit  rêver de garderies et d’écoles où les enfants auraient accès  à un espace  en nature pour se développer.
Guillaume Levasseur Le Devoir L’autrice dit rêver de garderies et d’écoles où les enfants auraient accès à un espace en nature pour se développer.

Au début mars, je perdais ma garderie en milieu familial. Encore. Dans la dernière année et demie, j’ai eu 11 gardiennes, auxiliaires familiales ou éducatrices différentes. Trouver une ressource en garderie au Québec aujourd’hui relève de la quête du Graal.

À chaque interruption, j’ai vu le projet cinématographique sur lequel je travaillais (depuis cinq ans en parallèle avec la maternité) être freiné. En tant que productrice et réalisatrice, ça impliquait une dizaine d’artisans et de collaborateurs qui attendaient que je puisse revenir en poste, sans compter la gestion d’un budget de plus d’une centaine de milliers de dollars.

Et je ne parle pas des projets en développement qui ne se développent pas. Chaque fois, je me retrouvais seule avec mon garçon. Comme mère monoparentale, je tiens debout grâce aux grands-parents et à quelques amis qui m’ont offert du répit, me permettant de mener à terme mon projet.

Lumière

Heureusement, l’automne m’apporte une lumière au bout du tunnel, avec la rentrée en prématernelle, alors que j’ai réussi à trouver une place dans le réseau privé, à défaut de quoi j’aurais dû attendre une autre année.

Est-ce que j’aurais souhaité avoir une place en CPE ? Non. Même si celle que j’aurais eue, selon l’inscription de mon garçon à ses 7 mois, se serait libérée dans deux ans — alors qu’il serait en première année — je rêvais de mieux. J’ai un enfant qui bénéficie d’une hypersensibilité et pour qui se retrouver dans un local avec des néons, beaucoup de stimulations et une dizaine d’enfants qui s’amusent bruyamment est un supplice.

Je rêve d’un espace en nature, d’une communauté bienveillante, d’une proximité avec les grands-parents, les voisins. Je rêve d’écoles ouvertes et inclusives.

Je veux que mon garçon grimpe aux arbres, qu’il colorie en dehors des lignes, qu’il invente chaque jour puisque c’est dans sa nature. Je veux qu’il trouve sa place aujourd’hui, qu’il la façonne pour plus tard. Je veux des modèles masculins qui s’impliquent dans son éducation. Je veux des rituels de passage. Je veux des éducatrices et des éducateurs en petite enfance rétribués à la juste valeur de leur contribution à notre société. Pour que celles et ceux qui ont à cœur cette immense vocation de prendre soin, d’accompagner et de socialiser les enfants aient tous les incitatifs et les ressources du monde quand l’épuisement se fait sentir.

J’aspire à ce que l’éducation soit ce qu’on fait de mieux, ce qu’on a de mieux à offrir. À se donner. Je veux que cet enfant qui déborde nous enseigne à regarder ce qui ne fonctionne pas. Cet enfant qui est « trop ». Celui qui sort des rangs. Parce que sa soif d’apprendre peut être difficile à suivre. Parce qu’il s’ennuie. Parce qu’il apprend et communique par le toucher et qu’il a besoin de contacts humains chaleureux. D’un contact avec la nature.

Je n’ai pas un enfant « trop ». J’ai un enfant « plus ». Il en demande plus. Et il a raison. Le mieux est le moins qu’on puisse faire.

Famille en crise

Je veux que mon garçon ait plus qu’une mère à bout de souffle. Je veux qu’il ait une mère entière. Soutenue. Portée. Nourrie. Pour pouvoir continuer de nourrir à son tour. J’ai envie de travailler, de créer. Je veux qu’il ait une mère qui fait ce qu’elle aime le plus au monde. Je ne suis pas médecin, je ne fais que raconter des histoires. Mais je crois en cette médecine aussi.

Nous avons l’opportunité et la nécessité historiques de reconstruire nos espaces, dont l’effritement et l’essoufflement ont été mis en lumière par la secousse actuelle. L’opportunité de reconstruire nos espaces imaginaires d’abord, et d’y abolir les cloisons.

Pourquoi prendre chacune de ces crises séparément ? La crise dans les résidences pour aînés, dans les écoles, les garderies, les services sociaux, la crise dans nos familles, la crise du logement, c’est peut-être après tout une seule et même crise : celle de la désuétude de l’idéologie de tout compartimenter.

Peut-être que la solution à cette grande crise et à la détresse sociale d’être chacun dans nos cases (porté à son paroxysme) se trouverait en partie par la réunion de ce qui n’était pas fait pour être séparé.

Quand j’ai visité l’édifice flambant neuf où l’Office national du film déménageait ses bureaux, en plein Quartier des spectacles, je me suis demandé un instant où était la garderie. Je me suis demandé comment on pouvait concevoir des lieux de travail modernes tout en mettant en avant les objectifs de parité hommes-femmes dans le milieu cinématographique sans prendre en considération la dimension familiale. Comment penser atteindre une parité hommes-femmes dans le milieu de la réalisation, notamment, en présumant que l’égalité hommes-femmes est atteinte au sein de la famille ?

Je ne revendique pas cette égalité. Je ne veux pas qu’on nie que les femmes sont naturellement plus investies dans la maternité, surtout les premières années. Sans connotation péjorative à ce don magnifique de soi.

À quand les résidences de création qui accueilleraient les artistes avec leurs enfants ? Ce pourrait être des étapes vers une parité non précaire dans le milieu culturel.

Des modèles existent, où le logement, le travail, le milieu éducatif et le milieu de garde, les personnes âgées et l’agriculture à petite échelle sont intégrés. J’ose croire que c’est un modèle plus résilient à toute forme de crise. Ce ne sont pas des idées révolutionnaires ou utopiques. C’est un simple retour à ce qui a été, après s’être égaré un temps, dans les dédales d’une société ultracloisonnée, où les branches du même arbre ne se parlent plus.

Il faut bien plus qu’un bon réseau de garderies pour avoir mieux que des parents « à boutte ». Ceci n’est pas une plainte. Je demeure une privilégiée en ce monde. C’est un appel à inventer mieux. J’en appelle à une nouvelle écologie familiale. Qui passe par la révolution, dans le sens de revenir à l’essence, de nos espaces, dénaturés et épuisés.

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