Libre opinion: Journalistes et relationnistes peuvent-ils se parler?

Tous les jours dans les salles de presse tant à la télévision, à la radio, dans les journaux que sur Internet, les journalistes, affectateurs, chefs de pupitre, rédacteurs en chef et tutti quanti sont submergés d'informations de toutes sortes qu'ils doivent trier selon un ensemble de critères allant de la politique éditoriale, l'intérêt public, l'intérêt médiatique, l'actualité, jusqu'à la grille du média pour lequel ils travaillent et, enfin, l'espace ou le temps d'antenne dont ils disposent pour ce faire.

De fait, il y a 100 fois plus de contenus potentiellement «diffusables» chaque jour au Québec que d'espace médiatique pour en traiter, à tout le moins dans les médias d'envergure nationale et qui publient au quotidien. Ces contenus proviennent de toutes sortes de groupes d'intérêt, d'entreprises, d'organismes privés et publics et même d'individus.

Décider en tout équilibre de ce qui est d'intérêt public et de ce qui ne l'est pas relève souvent de l'acrobatie pure et simple. C'est pourquoi la plupart des médias sérieux apporteront une attention toute particulière au fait de couvrir tout un ensemble de secteurs d'activités dans des proportions qu'ils jugeront plus ou moins importantes. D'où une première question: qu'est-ce qui détermine l'importance des contenus à diffuser ?

Les jobs sont rares

Les journalistes sont fiers de l'être et veulent le rester. En cela, ils ne sont pas différents des mécaniciens ou des chefs cuisiniers, à la différence près qu'ils ont par leur profession une responsabilité civique et sociale que d'autres n'ont pas. Dans leur pratique de tous les jours, ils cherchent à garder leur emploi et à progresser. Pour ce faire, ils doivent composer avec les préoccupations du public bien sûr, mais aussi avec celles de leurs employeurs qui traitent avec des lecteurs, des auditeurs, des téléspectateurs, en définitive avec des consommateurs et des acheteurs de leurs produits.

Lorsqu'on connaît ne serait-ce qu'un peu le cycle médiatique, on ne peut que comprendre qu'à la fin de la journée, après d'interminables lectures et coups de téléphone ou encore de retour dans la salle de presse après la couverture d'un événement, les journalistes s'attendent à ce que les contenus qu'ils mettent sur la table décisionnelle soient diffusés et tentent de faire ce qu'il faut pour que ce soit le cas. Que ferait une entreprise médiatique d'un journaliste qui n'arrive jamais avec de la matière digne d'intérêt?

Une concurrence commerciale féroce

D'où la deuxième question: comment devient-on un bon journaliste et comment le demeure-t-on? On devient un bon journaliste lorsqu'on contribue, entre autres choses, à faire en sorte que son média gagne la bataille des tirages et des cotes d'écoute en produisant de la nouvelle et des contenus qui vont dans le sens des intérêts commerciaux des entreprises médiatiques.

En fonction de quoi tue-t-on la «une» dans un journal? En fonction de quoi organise-t-on le line up d'un bulletin de nouvelles? En bonne partie en considération de la concurrence et non pas seulement de l'intérêt public, pour autant qu'il soit défini en matière d'information comme la diffusion juste, équilibrée et rigoureuse d'informations utiles à la société.

Tiraillés entre la préoccupation tout a fait légitime de garder leur emploi, de progresser dans un métier qu'ils aiment et l'idée de servir la population et l'intérêt public, les journalistes ne font pas toujours le poids et la mesure. Les erreurs de parcours et certains excès que nous observons depuis un certain temps dans les médias peuvent dès lors être mieux compris.



Participer à l'équilibre de l'information

Partant de là, le travail des relationnistes peut lui aussi être mieux compris. Dans ce grand jeu, il consiste la plupart du temps à faire en sorte que les contenus qu'on leur demande de diffuser le soient dans des proportions acceptables en vertu d'une autre lecture de ce que doit être le traitement de l'information, qui ne peut être que l'apanage des médias.

Tous les jours les relationnistes usent de stratégie, de tactiques et se battent (et commettent aussi des erreurs) pour l'obtention d'un entrefilet, d'une brève, d'un «clip» qui satisfera leur client ou leur patron. Tous les jours les relationnistes expliquent à leurs clients et leurs dirigeants que leur nouvelle ne peut pas faire la «une», que les journalistes sont pris dans un tourbillon qui les dépasse. Tous les jours les relationnistes travaillent eux aussi à ce que l'équilibre en information existe. Les accuser de vouloir contrôler les médias tient souvent, sauf exception, de l'exagération.

Au fond, au Québec, la rencontre entre les journalistes et les relationnistes n'a jamais vraiment eu lieu. Je suis sensible aux propos de Jacques Rivet, professeur à l'Université Laval qui estimait à même ces pages, le 11 août dernier, que le jugement de la Cour suprême dans l'affaire Néron nous contraindra probablement à engager un véritable débat. Mais faut-il que cela soit contraignant? Ne pourrions-nous plutôt imaginer ensemble un univers d'information singulier dont nous serions fiers?