Une nouvelle ère du soupçon

Les prix ont au moins le mérite de mettre en valeur une série de titres qui bien souvent passeraient sous le radar, fait valoir l’auteur.
Photo: Jacques Grenier Les prix ont au moins le mérite de mettre en valeur une série de titres qui bien souvent passeraient sous le radar, fait valoir l’auteur.

En lisant les textes de la journaliste Catherine Lalonde de cette dernière semaine sur les prix littéraires, ainsi que celui de l’autrice Daphné B. sur « La hiérarchie des genres » (Le Devoir, 11 août 2021), je n’ai pu m’empêcher d’y trouver une certaine confusion.

Ainsi, Mathieu Arsenault, lauréat d’un prix, blâme « l’invisibilisation de tous les autres livres qui paraissent au même moment. […] C’est une incohérence d’essayer de faire des comparaisons, ce qu’on fait quand on met des livres en nomination et qu’on décide qu’un seul mérite le prix. »

Les prix ont au moins le mérite de mettre en valeur une série de titres qui bien souvent passeraient sous le radar. Le libraire regroupe d’ailleurs souvent sur une table tous les titres sélectionnés aux différents prix. Le problème, c’est le radar.

La place de plus en plus réduite accordée à la littérature dans les médias fait qu’on s’éloigne à vitesse grand V d’une époque où les livres qui n’étaient ni succès de librairie, ni marginaux et obscurs, pouvaient être portés par des lecteurs, des libraires, des critiques, et pouvaient trouver un public à long terme.

De nos jours, comme le dit Christian Guay-Poliquin, on a l’impression que tout le monde lit le même livre. On n’a qu’à voir l’écart dans les chiffres de vente entre les trois ou quatre premiers et les suivants sur les ventes en librairie. Combien d’exemplaires vendus à la grandeur du Québec pour un essai en sixième position sur la liste des meilleures ventes Gaspard ? Les prix littéraires existaient bien avant cette tendance lourde qui a plus à voir avec le fonctionnement du marché, et bien peu avec la création littéraire, à moins, bien sûr, que celle-ci ne décide d’en tenir compte.

Totalitarisme

 

« La liberté de la littérature dépend de ce flou entre l’hyperinstitutionnel, qui nous permet de nous libérer du marché, et le marché, qui nous permet d’être en marge de l’institutionnel. On est entre l’arbre et l’écorce », nous dit Arsenault. Et si la liberté de la littérature dépendait d’abord des écrivains plutôt Quichotte que Pança ?

Dans le texte de Daphné B., la prédominance du roman, soit la primauté du « raconte-moi une histoire » sur la poésie, l’autofiction ou l’essai langagier, est vue par elle non comme une évidence portée par la tradition plusieurs fois centenaire, mais comme la reconduction d’un « système de domination », rien de moins. Curieusement, l’idée que le roman puisse être aussi porteur d’une liberté totale (ce qui rend d’ailleurs sa pratique si difficile) ne semble jamais effleurer ses nouveaux critiques qui l’accusent au contraire de les enfermer.

Quant à l’hybridation des genres, elle existe depuis belle lurette. Sans remonter à Montaigne, que sont certaines œuvres célèbres de Duras (prix Goncourt 1984 pour L’amant — récit autofictionnel), Leiris (L’âge d’homme — 1939), Sartre (Les mots — 1961), Sarraute (Enfance — 1983), de nombreuses œuvres de Beauvoir, de Robert Lalonde (Le monde sur le flanc de la truite — 1997), les récits de Serge Bouchard ou de Pascal Quignard (prix Goncourt 2002 pour Les ombres errantes, ni essai, ni roman, ni récit, comme toute la suite du Dernier royaume), Nelly Arcan, bien sûr, et plus récemment, Philippe Lançon (Le lambeau, prix Femina et Renaudot 2018) sinon des hybrides ?

Dans un gros livre inclassable et foutraque intitulé Pour Sganarelle (1965) décrit par son auteur non comme un essai, mais plutôt comme la « recherche d’un personnage et d’un roman », Romain Gary faisait la différence entre « roman total » et « roman totalitaire ».

Le roman total était celui que recherchait Gary (il y arrivera avec la création de l’écrivain Émile Ajar dans les années 1970) ; quant au totalitarisme en question, c’était celui qui soumettait le roman au dogme, à l’idéologie, au « soupçon » et à la déconstruction qu’avaient théorisé les tenants du Nouveau Roman. Selon Gary, le roman ne pouvait d’abord être porteur d’idées sans finir dans la soumission à ces mêmes idées, de droite, de gauche, réactionnaire ou « woke », dirait-on aujourd’hui ; là n’était pas la question.

Compromis

 

Sur la qualité des textes primés, Christian Guay-Poliquin raconte qu’ayant été juré, il avait considéré que « c’est ce livre-là qui doit gagner, c’est sûr… Puis non, parce que les prix sont des formules consensuelles : il y a débats, il y a compromis. »

Découverte : un jury, ça discute, et ça accouche d’un compromis. Or, tous les prix ne font pas les mêmes compromis : en France, le prix Médicis a le mandat de couronner un texte audacieux, hors-norme, dont les lauréats furent Marie-Claire Blais, Anne F. Garréta, Guyotat, Volodine, Yannick Haenel ou Georges Perec.

La victoire de l’extraordinaire Porte du fond, de Christiane Rochefort, qui, bien avant Springora et Kouchner, avait écrit un roman sur le consentement et l’absence de mots pour dire l’indicible de l’inceste, c’était en 1988. Qui se souvient de Rochefort ? Un Médicis québécois trouverait-il un public ?

On accorde aux prix une sorte d’autorité « institutionnelle » — donc oppressive, donc aliénante. C’est d’ailleurs le discours d’Arsenault : ils sont « un acte de pouvoir et d’autorité problématique ». Encore cette confusion entre pouvoir autoritaire et l’idée de « faire autorité ».

Si Martin Scorsese et Agnès Varda se retrouvaient comme jurés d’un festival de cinéma, y étaient-ils comme représentants du pouvoir institutionnel ou comme praticiens d’un art dans lequel ils « faisaient autorité » ?

Arsenault se désole d’avoir reçu un prix malgré lui. Je termine en repassant par Gary/Ajar et sa Vie devant soi. Ayant décidé de refuser le Goncourt, Ajar se fit dire que les jurés n’en avaient rien à faire : ils récompensaient un texte, non un auteur. (Vu l’inexistence d’Ajar, et la pérennité du texte, c’était doublement bien vu.)

À l’époque du tout-identitaire, du « choisissez votre case », voilà peut-être la seule proposition réellement révolutionnaire à faire aux auteurs : ne compteraient que leurs écrits. Toutes et tous anonymes ?

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