Lettre à Elly-Jade

«J’ai cru à mon corps de garçon du plus fort que j’ai pu. J’ai découvert avec le temps que mon corps de garçon était en fait un corps de fille, mais différent», souligne Gabrielle Boulianne Tremblay, à qui l'on doit le premier roman écrit par une femme trans au Québec.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «J’ai cru à mon corps de garçon du plus fort que j’ai pu. J’ai découvert avec le temps que mon corps de garçon était en fait un corps de fille, mais différent», souligne Gabrielle Boulianne Tremblay, à qui l'on doit le premier roman écrit par une femme trans au Québec.

Chère Elly-Jade, je t’écris en cette semaine de la Fierté LGBTQ+ pour te dire quelque chose de précieux à mon cœur. C’est que lorsqu’arrive ce moment dans l’année, je me rappelle l’importance d’apprécier qui nous sommes, un peu plus fort. Je prends conscience qu’il faut dire ce qui habite notre cœur. Il faut que tu saches que ça fait très longtemps que je désirais t’écrire. Maintenant que tu es au courant depuis peu que je suis une femme trans, maintenant que tes questions sur mes photos lorsque j’étais enfant ont trouvé des réponses, j’aimerais te parler comme je n’ai jamais eu l’occasion de le faire jusqu’à présent.

J’ai cru à mon corps de garçon du plus fort que j’ai pu. J’ai découvert avec le temps que mon corps de garçon était en fait un corps de fille, mais différent. Le malaise vécu pendant toute mon enfance et mon adolescence était lourd. J’ai développé des habitudes pour cacher ma douleur.

Le fardeau

La honte s’est invitée dans mon quotidien. On me jugeait pour ce que je portais, en plus de me faire porter le fardeau de ne pas être celui qu’on attendait. Sur les photos, j’avais l’air bien maussade. C’était plus fort que moi. Je me suis mise à me détester. Je voulais avoir moins mal. Chaque soir, je me disais : pourvu que je trouve ce qui me tue. Et j’ai finalement découvert que c’était le silence qui me tuait. Je me détruisais, j’essayais de m’effacer. J’ai essayé plusieurs fois. Heureusement, on me rattrapait toujours durant ma chute.

Un jour, l’orage. Le plus gros orage de ma vie. J’ai eu beau fermer les fenêtres, l’orage était là avec moi. Tout ça, je le gardais pour moi. Je m’éteignais en secret. Je ne voulais déranger personne. Dans un bar, on a dit que j’étais un homme déguisé en femme. J’ai eu honte. Je me suis enfermée dans ma chambre.

Quand je portais des habits féminins, c’est là que je me sentais la plus heureuse, alors je sortais souvent. Ma cousine m’a vue avec une perruque, elle m’a vue maquillée, elle m’a appelée par mon nom de garçon ; j’ai crié que l’on m’appelle Gabrielle. Ça y était, je venais de me donner naissance. Ça m’émeut de me rendre compte que nous sommes presque nées en même temps, ma chérie.

Tellement triste

Le lendemain, il fait noir, les rideaux sont tirés. Je suis tellement triste de ce qui s’est passé la veille que le soleil ne veut même pas entrer dans ma chambre. Ma sœur demande à me voir. Elle me dit que ma cousine lui a fortement suggéré de venir. La porte s’ouvre.

Ta maman, elle s’approche du lit. « Dans le fond… tu n’as jamais été mon frère, c’est ça ? » Je pleure dans la totale nudité de ma honte. Assommée par la vie que je ne veux plus et qui me colle à la peau. Elle s’approche de moi et m’enlace tendrement.

« Tu es ma sœur, c’est ça ? »

Ta mère et moi, on s’enlace et on pleure ensemble. Un frère vient de disparaître et une sœur découvre qu’elle a en fait une autre sœur.

Moi qui voulais mourir. Ta mère me rappelle que tu viens de naître il y a peu. Elle me rappelle que le bonheur et la promesse de jours meilleurs tiennent en partie dans le fait que tu es née. J’ai hâte de te rencontrer. Ça me retient de partir. Je ne veux pas te laisser le souvenir d’un oncle mort, ni d’une tante que tu n’aurais pas connue. J’ai envie de te connaître. J’ai envie de te dire que c’est important d’apprendre à s’aimer, mais aussi de laisser les autres nous aimer.

Comme ma cousine, ce soir fatidique, qui a informé ta mère que je n’allais pas bien, comme ta mère qui m’a pris dans ses bras. Comme ton sourire la première fois que je t’ai vue et quand plus tard, tu disais « Gabbie ! Gabbie ! Jouons ensemble ! » Ta joie de me voir telle que je suis a rendu de plus en plus valide mon existence.

Même après que tu as su que j’étais une femme trans, tu n’as jamais remis en question le fait que je suis une femme. C’est tout naturel chez toi. Je souhaite d’ailleurs à tous les gens transphobes d’avoir au moins une once de la pureté de ton cœur, le monde s’en porterait bien mieux.

Bien sûr, des gens diront que ta tante et les gens comme elle ne sont pas de vraies femmes, on remettra en question notre santé mentale. On pensera savoir mieux que nous-mêmes ce qui est bon pour nous.

Mais nous prendrons de plus en plus la parole, nous nous tiendrons debout dans la lutte pour nos droits et libertés, pour notre droit d’exister, comme tout le monde. Parce que nous sommes tout le monde. Nous sommes des professeures, des médecins, des journalistes, des mairesses, des actrices, des militantes, des mères parfois, et très souvent, des tantes.

Vivre sa vie

Il m’arrive encore de revoir des gens qui ne sont pas d’accord avec qui je suis. Et je leur réponds seulement : mais qu’attendez-vous pour vivre votre vie comme vous l’entendez ?

Merci de m’avoir sauvé la vie, Elly-Jade, porteuse de joie et de lumière. Je tiens à t’exprimer ma profonde gratitude d’avoir permis à ma transition d’être plus douce et de rajouter à ma fierté.

Merci de m’avoir, grâce à tes paroles pleines de sagesse, aidée à effacer mes envies de m’éteindre. Le feu brûle, le feu aime, ma petite, et chaque jour, ton amour pour moi me rend heureuse d’être vivante, plus que jamais, fière et digne. Je te dis, peu importent les choix que tu feras, fais-les toujours avec amour et en accord avec ta vérité à toi. Ainsi, tu seras toujours, fière, toi aussi, d’être qui tu es.

Ta tante Gabrielle, qui t’aime plus grand que le cosmos. 

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