Telles qu’elles

«Les publicités et les magazines féminins ont savamment, patiemment, rigoureusement et soigneusement détruit le rapport à soi d’environ 90% des femmes d’Occident», croit l'autrice. 
Photo: Punit Paranjpe Agence France-Presse «Les publicités et les magazines féminins ont savamment, patiemment, rigoureusement et soigneusement détruit le rapport à soi d’environ 90% des femmes d’Occident», croit l'autrice. 

Telles qu’elles, c’est le titre d’une télésérie comique et grinçante dont mon amie Marie-Hélène Panisset et moi développons l’idée depuis des lustres, et qui a évolué au fil des décennies. Ce serait l’histoire de deux filles inséparables qui vivent leur vie de femmes occidentales névrosées, d’abord dans la vingtaine, puis dans la trentaine, la quarantaine… Désormais, nos héroïnes lutteraient avec l’invisibilité des femmes qui approchent de la cinquantaine, et avec les défis liés à la ménopause.

Marie-Hélène est une de mes plus vieilles amies. Nous nous sommes rencontrées à l’école secondaire et, en septembre, nous allons toutes les deux avoir 49 ans. Ça vous donne une idée de la durée de cette amitié, et de ce que nous avons pu voir et traverser ensemble. J’ai plusieurs autres amitiés qui datent de la même époque, avec des femmes du même âge.

Si vous nous aviez dit à Marie-Hélène, Julie, Caro et moi, alors que nous fumions des cigarettes en cachette à la sortie de l’école et que nous rêvions du prochain slow avec l’homme de nos rêves (âgé d’environ 13 ans), que nous nous retrouverions un jour, désemparées et ricaneuses, à parler ménopause autour d’un verre, nous vous aurions pouffé au visage comme les jolies canailles que nous étions.

Le choc des photos

La semaine dernière, Marie-Hélène m’a apporté une photo de moi qu’elle avait retrouvée en faisant du ménage dans ses archives.

Elle avait été prise pendant le tournage d’un de ses premiers courts métrages. J’y jouais un rôle. C’était il y a 25 ans. Marie-Hélène allait devenir une réalisatrice et même une productrice nommée aux Oscar. Moi, je n’allais pas du tout devenir actrice.

En regardant l’image, j’ai eu un choc.

J’étais bouleversée de voir cette jeune fille, moi, si belle et pleine de promesses mais qui ne le savait pas, et qui se torturait parce qu’elle ne correspondait pas aux canons de beauté à l’occidentale…

Et j’étais doublement secouée de voir que la femme de bientôt 49 ans qui la regardait, l’autre moi, attendrie, désolée, jalouse, était tout aussi complexée mais qu’en plus, il fallait ajouter à l’équation l’infamie d’avoir vieilli.

L’ironie, c’est que le choc causé par cette photo est arrivé précisément à un moment où, sur les réseaux sociaux, j’avais remarqué des choses surprenantes.

Des publicités de maillots de bain, de sous-vêtements, de robes, des annonces de numéros de revues féminines où s’étalaient, à égalité les unes à côté des autres, des corps d’une diversité comme je n’en avais jamais vu.

Chaque fois, après la surprise initiale, j’étais envahie par une grande bouffée de tristesse.

Évolution ?

Je ne l’ai jamais caché : pour moi, les publicités et les magazines féminins ont savamment, patiemment, rigoureusement et soigneusement détruit le rapport à soi d’environ 90 % des femmes d’Occident. Ils ont carburé au mépris des femmes comme moi et ont tiré profit de leurs complexes.

Voir ces nouveaux modèles étalés fièrement, loin de m’apaiser, me rend triste.

Ça me rend triste parce que les raisons du changement qui s’opère dans ces publicités et magazines sont peut-être bien moins vertueuses qu’on veut nous le faire croire.

Peut-être que ces efforts pour « vanter » les corps noirs, les corps plus voluptueux, les corps trans, etc., sont, tout simplement, une stratégie de marketing — et ce, même si certaines des personnes derrière ces images, ou dedans, sont probablement sincères dans leur désir de mettre le holà à cette entreprise de destruction des femmes.

Mais aussi, mais surtout, cela me rend triste parce que je sais qu’il est trop tard pour moi. Le mal est fait ; quarante-neuf ans de complexes savamment entretenus ne s’effacent pas en quelques semaines, ni même en quelques mois de publicité et de représentation vertueuses.

C’est quand je pense aux jeunes femmes que je connais que je trouve une consolation.

Pour elles, ce sera peut-être différent. Peut-être leur rapport à ce qu’être une femme peut vouloir dire sera plus apaisé. Plus ouvert. Plus serein. Plus combatif.

Cette génération qui suit la mienne semble d’ailleurs déjà avoir tout ce qu’il faut en matière de contestation des clichés et de critique des images stéréotypées.

Anniversaires

Chaque année, depuis la préadolescence, pile à ce moment de l’année, je fais le même vœu : « Cette année, pour ton anniversaire, tu seras bien dans ta peau ! »

Mais tant que cela voudra dire ressembler aux femmes qui ont hanté toute ma vie les magazines, les publicités, les écrans, ce vœu restera irréalisable, et un peu ridicule.

Alors cette année, au lieu de me dire ces mots dans la solitude de mes complexes secrets, je les écris ici, avec une nuance : « Cette année, pour ton anniversaire, tu cesseras de penser que pour être bien ta peau, tu dois changer de corps ! »

Le 13 septembre prochain, je serai sans doute toujours complexée. La petite voix en moi fera que je me promettrai de maigrir, que je prierai pour que mes cernes disparaissent pendant la nuit, que cesse le ramollissement de mes chairs, que s’évapore mon ventre de femme préménopausée.

Mais la petite voix — c’est de plus en plus le cas, depuis quelques années — sera vite noyée dans la joie d’être vivante, celle d’avoir traversé bientôt cinq décennies et d’arriver ici, devant vous, la tête haute.

Et pour mes 49 ans, je lèverai mon verre à toutes les femmes qui essaient de voir la beauté en elles-mêmes non pas dans leurs formes, la couleur de leur peau, leur sexe à la naissance, leur âge, mais bien dans la somme de leurs expériences, de leurs combats, de leurs chutes, de leurs amours, de leurs rébellions et de leurs résistances.

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