L’échec retentissant d’un contre-pouvoir

«Une société démocratique peut abandonner ses droits les plus fondamentaux dans la panique», estime l'auteur. Sur la photo, on aperçoit le ministre québécois de la Santé, Christian Dubé, présentant les modalités d'application du passeport vaccinal.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne «Une société démocratique peut abandonner ses droits les plus fondamentaux dans la panique», estime l'auteur. Sur la photo, on aperçoit le ministre québécois de la Santé, Christian Dubé, présentant les modalités d'application du passeport vaccinal.

Le premier ministre François Legault a déclaré dans les derniers jours que l’implantation d’un passeport vaccinal ne devait pas faire l’objet de discussions à l’Assemblée nationale. Trop risqué, il paraît. Il y a beaucoup de choses à dire sur ce réflexe inquiétant d’un chef de gouvernement, mais ceci n’est pas mon propos. J’en profite plutôt pour noter, encore une fois, le silence de ma communauté universitaire face à une énième attaque envers nos institutions démocratiques. Je prends particulièrement en exemple mes collègues juristes, politologues et sociologues qui se font très discrets depuis le début de la pandémie. Il y a des exceptions heureusement, mais dans l’ensemble il s’agit d’un échec retentissant d’un contre-pouvoir essentiel.

Des cas dans le monde

Une société démocratique peut abandonner ses droits les plus fondamentaux dans la panique et ensuite s’accommoder assez bien de la nouvelle normalité. Les cas abondent dans le monde. Une réaction ferme de la société civile — et de la communauté universitaire — est essentielle pour éviter de telles dérives. Il faut des organisations et des individus prêts à prendre le risque de la confrontation. C’est extrêmement difficile lorsque la survie d’une organisation est en jeu ; on voit d’ailleurs à quel point les partis politiques marchent sur des œufs actuellement. Les professeurs agrégés et titulaires de nos universités ont le double privilège de la sécurité d’emploi et de la liberté universitaire. Pourtant, trop peu osent sortir sur la place publique.

Dès les premiers mois de la pandémie, les gouvernements à Ottawa et à Québec marginalisent le rôle essentiel de contrôle et de reddition de comptes joué par les parlementaires de l’opposition. Le gouvernement fédéral tente même de s’octroyer le droit de dépenser sans rendre des comptes pour près de deux ans. À Québec, le gouvernement provincial assomme toute dissidence à l’aide d’amalgames tendancieux liant critiques légitimes et complotisme. Les politologues se taisent pour la plupart, tout comme leurs collègues juristes.

Une attaque frontale

Puis, en janvier dernier, le gouvernement du Québec annonce la mise en place d’un couvre-feu généralisé et pour une durée indéterminée. C’est une attaque frontale à l’un des piliers du droit des individus de circuler librement dans l’espace public. Les motifs mobilisés pour justifier une telle politique sont vagues, pour dire le moindre. On se serait attendu à une forte mobilisation des milieux juridiques, de groupes de la société civile et d’intellectuels. C’est pourtant le silence presque complet. On nous dit que c’est légal, sans chercher à savoir si c’est souhaitable dans une société libérale. On aborde bien, et à juste titre, la question des personnes sans domicile fixe, mais il s’agit là d’une infime minorité de la population concernée. Des mois plus tard, cela était presque devenu normal de rentrer chez soi à pas de course avec un œil sur sa montre pour éviter des contrôles policiers inopinés ou encore une indiscrétion d’un voisin zélé soudain encouragé à la délation par son propre gouvernement.

Un accès contrôlé

Voilà que le gouvernement revient à l’offensive avec un passeport vaccinal. Il y a, bien sûr, l’aspect des déplacements à l’international où l’obligation vaccinale est tout à fait justifiable. Mais on parle aussi de l’instauration d’un accès contrôlé aux lieux publics les plus communs dans son propre pays à des fins sécuritaires. Encore une fois, la levée de boucliers n’a pas lieu. Les milieux universitaires d’habitude si prompts à défendre de manière ostentatoire les droits inscrits dans nos chartes sont inaudibles. On y ajoute un renouvellement désinvolte de l’état d’urgence, très peu critiqué, sinon par les centrales syndicales qui, elles, prennent leur rôle au sérieux.

Ma communauté universitaire est-elle devenue trop à l’aise avec le pouvoir pour se permettre de le critiquer ouvertement ? Ou pire, serions-nous devenus des rentiers frileux aux conditions de travail trop avantageuses pour prendre le risque de choquer nos maîtres ? Durant ces mois difficiles, le personnel soignant s’est donné corps et âme pour sauver des vies. Les enseignantes et enseignants ont tout fait pour sauver ce qui pouvait être sauvé de deux années scolaires amputées. Leur sens du devoir a prévalu. J’aimerais dire la même chose de la communauté universitaire comme contre-pouvoir, mais c’est impossible. Nous avons échoué.

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