L’apocalypse n’est pas la fin du monde

L’ère industrielle nous aura donné pollution, destruction, inégalités, souffrance, mort, écrit l'auteur.
Photo: Dan Pratt Getty Images L’ère industrielle nous aura donné pollution, destruction, inégalités, souffrance, mort, écrit l'auteur.

Le nouveau rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) en réjouira peu par ses nouvelles conclusions. La température globale grimpe non seulement plus rapidement que nous l’avions initialement cru, mais en plus, voilà que les conséquences catastrophiques qui s’observent présentement s’anticipaient précédemment pour des hausses de plus de 4 °C.

Les températures de non-retour arrivent plus rapidement qu’on le croyait, mais leurs conséquences sont déjà là. La suite s’annonce donc encore pire.

Devant cela, plus que l’illusion de contrôle, ce sont nos beaux discours qui viennent encore une fois de se fracasser contre le mur imperturbable de la science.

Qu’ont encore à nous offrir les fabulations des politiciens éperdus de croissance nous assurant qu’un troisième lien ou un pipeline seront des vecteurs de succès dans notre lutte contre les changements climatiques ? Nous rabattrons-nous encore sur la croissance et l’innovation technologique, ces divinités que nous avons fétichisées au point de tout sacrifier à leur autel ? Qu’espérons-nous voir sortir de cette fosse septique à espoir qu’est l’économie capitaliste ?

L’ère industrielle nous aura donné pollution, destruction, inégalités, souffrance, mort… Croyons-nous vraiment que cette tendance est vouée à changer ? Planifier notre futur en fonction de telles rêveries relève tout simplement de l’irresponsabilité. Nous misons sur un quitte ou double sans savoir s’il existe même un prix à gagner ! D’ailleurs, quelle découverte prométhéenne souhaiter sincèrement à un peuple dont les dernières grandes trouvailles l’ont d’abord aidé à brûler obstinément tout ce qui se trouvait sur son passage ?

Évidemment, notre époque nous aura également procuré longue vie, confort, prospérité, ce qu’on ne peut éviter de saluer. Or, ces concepts prendront des airs de malédiction pour ceux et celles qui, comme moi, poursuivront possiblement leur route plus longtemps que nos décideurs actuels.

Les longues vies de demain seront certainement témoins d’événements spectaculaires, mais je ne suis pas encore assez cynique pour prétendre m’en réjouir à la manière de ceux qui s’exaltaient devant les promesses du XXe siècle. Les promesses de résilience sont un cadeau empoisonné de la même espèce. Nous n’aurons pas tous accès aux fruits du progrès dont l’Occident jouit encore. Les coûts réels du maintien de nos niveaux de vie auront un terrible goût de cendre.

Déclarer l’apocalypse

L’apocalypse n’est pas la fin du monde, c’est plutôt la fin d’un monde. Le terme vient du grec ancien et signifie « dévoilement », terme qui prend énormément de sens avec le nouveau rapport du GIEC. Nous voilà exposés aux terribles conséquences d’un enivrement à la croissance. Se présentent devant nous les contradictions fondamentales de notre poursuite de bonheur surconsommé. L’économie de croissance, par définition, doit toujours consommer plus : plus de matière, plus d’énergie, plus de labeur humain. Or, pour cette matière, nous devons toujours creuser plus creux ; pour cette énergie, nous dépendons toujours du potentiel le plus explosif ; pour ce labeur, nous exploiterons nos pairs avec toujours moins de sollicitude.

Nous avons besoin de ce dévoilement, de cette confrontation aux logiques internes du système économique. C’est pourquoi nous nous devons de déclarer l’apocalypse. Nous ne pouvons tolérer plus longtemps la normalisation des catastrophes qui ponctuent nos vies, nous poussant à la résignation. Notre système économique est incapable de s’attaquer aux problèmes climatiques, car il en est responsable. Nous avons besoin d’une nouvelle manière de faire.

Car la même rengaine revient toujours. Combien de fois redoublerons-nous d’efforts et de sérieux, poussant encore plus loin un système au maximum de sa capacité ? Devant la constatation que nous ne sommes rien sans les exploits du capitalisme, renonçons. Renonçons à notre humanité, car nous ne pouvons renoncer à la jouissance. Nous continuerons de massacrer la Terre au point de perdre jusqu’au sens de sa beauté. Nous continuerons d’exploiter nos pairs au point de perdre ce qui nous restait de solidarité. Nous jouirons coûte que coûte et nous habiterons l’apocalypse.

Comme si nous n’avions pas le choix de vivre dans ce système économique. Comme s’il était le seul en mesure de nous fournir de quoi vivre, de quoi nous réaliser ou le droit de rêver. Habiter l’apocalypse est une idée profondément infâme, mais il y a du bien dans l’horreur de cette confrontation. Affronter l’apocalypse, c’est retirer les masques, briser les faux-semblants, regarder la réalité en face. C’est ce que le GIEC nous expose : le développement économique ne peut plus durer. Les discours capitalistes de nos dirigeants sont autant d’artefacts apocalyptiques qui rejoignent les rangs des GES, des microplastiques, des écosystèmes perdus à jamais…

L’apocalypse nous révèle le monde qui doit finir, mais aussi la possibilité d’autre chose. Ne négligeons pas l’espoir différent que nous offre le rapport. Un autre monde est possible. On me reprochera peut-être de ne pas proposer de solutions concrètes, mais la réalité est que la déclaration de l’apocalypse doit d’abord générer le désir d’autre chose. Tournant notre dos aux discours de croissance et de développement, nous commencerons la première étape d’une nouvelle ère.

Nous n’avons plus le temps d’hésiter.

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