La hiérarchie des genres

Pourquoi est-ce que le Conseil des arts et des lettres du Québec, un organisme appartenant à l’État et consacré à la promotion des arts, commandite le roman plus que d’autres genres littéraires? Pourquoi est-ce que, par le passé, l’Association des libraires du Québec ne récompensait que le genre littéraire romanesque?
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Pourquoi est-ce que le Conseil des arts et des lettres du Québec, un organisme appartenant à l’État et consacré à la promotion des arts, commandite le roman plus que d’autres genres littéraires? Pourquoi est-ce que, par le passé, l’Association des libraires du Québec ne récompensait que le genre littéraire romanesque?

C’est à 12 ans que j’ai remporté mon premier prix littéraire, dans un concours de poésie sur le thème de l’eau. Dans mon poème, j’imaginais mon grand-père Roger contraint de tourner en rond sur les eaux tristes et grises d’une baie, la baie La Liberté. Je me le figurais qui passait son temps à rêver d’autre chose : d’eau turquoise, de paysages de cartes postales. Or, une fois sur le turquoise de l’eau dont il avait tant rêvé, mon grand-père finissait par comprendre qu’il préférait sa baie.

Pour écrire ce poème, j’avais glissé une feuille lignée dans un de mes running shoes et j’y notais les vers qui me venaient en tête à toute heure de la journée. Il suffisait d’une remarque désobligeante de ma mère pour que je sois inspirée. Je sortais la feuille de mon soulier et transformais mon existence en texte, même les injures. Et le plus beau dans tout ça, c’est que j’arrivais à me construire un grand-père, à me réapproprier chaque parcelle de ma vie pour me l’imaginer. Parce que ce grand-père-là, je ne l’ai pas connu ; il s’est suicidé dans un champ de bleuets quand j’avais sept ans.

 

Je me souviens qu’à la remise de prix, j’avais mis une belle jupe. Mais je me sentais gauche, pas assez chic, trop gênée. Je rêvais d’autre chose. Comme le grand-père dans mon poème, j’ai souvent rêvé d’autre chose. Lors du discours protocolaire de remise de prix, une madame en veston a affirmé que parce que j’avais un talent d’écriture manifeste, on lirait sans doute un jour un de mes romans. Mais pourquoi me parlait-on de roman alors que je venais tout juste de remporter un concours de poésie ? On aurait dit que je venais d’écrire les prémisses de quelque chose de grand, et que ce grand ne pouvait que s’incarner dans le roman.

À partir de ce jour-là, j’ai douté de ma légitimité littéraire. J’ai pensé que je n’étais peut-être pas une écrivaine. À l’université, où j’ai étudié la littérature, j’ai toujours écrit des textes sans intrigue ni personnage, des textes au « je » qui jouaient avec la langue. Je naviguais dans le réel sans schéma narratif, avec mes tripes pour toute boussole. Je n’arrivais pas à atteindre ce roman qu’on m’imposait comme un idéal, le sommet d’une hiérarchie littéraire subjective, héritière de tout un système de domination.

C’est bête de penser qu’à cause de ça j’ai failli renoncer à l’écriture. Jusqu’à ce que, comme ce grand-père imaginaire qui rêvait d’eau turquoise, je me rende compte que je n’avais pas à aspirer à autre chose que ce que j’étais déjà, que je n’avais pas à faire autre chose que ce que je faisais déjà : écrire. Et ce, peu importe le genre littéraire de mes textes, peu importe l’étiquette qu’on voudrait leur accoler par la suite. J’avais découvert ma baie La Liberté à moi.

Systèmes de domination

En mai dernier, j’ai remporté le Prix des libraires du Québec 2021 dans la catégorie essai pour mon livre Maquillée, un livre hybride qui mêle délibérément récit de soi, essai et poésie pour penser le monde à travers le maquillage. Bien entendu, je suis privilégiée de recevoir ce prix. C’est une vitrine inestimable pour moi, vitrine que je dois en grande partie au travail de l’Association des libraires du Québec, qui s’acharne à faire la promotion de la littérature québécoise. Mais j’ai aussi été étonnée d’une chose : les bourses en argent remises aux lauréats de chaque catégorie réinstauraient la même hiérarchie des genres qui, 19 ans plus tôt, m’avait fait douter de ma propre légitimité littéraire.

Si le Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) commandite à raison de 10 000 $ le roman gagnant, les autres catégories bénéficient de bourses jusqu’à trois fois moindres, notamment parce qu’elles sont subventionnées par des commanditaires avec des moyens plus modestes. Pourquoi est-ce que le CALQ, un organisme appartenant à l’État et consacré à la promotion des arts, commandite le roman plus que d’autres genres littéraires ? Pourquoi est-ce que, par le passé, l’Association des libraires du Québec (ALQ) ne récompensait que le genre littéraire romanesque ? Pourquoi est-elle maintenant contrainte d’aller frapper aux portes de festivals littéraires qui en arrachent pour octroyer des prix à des auteurs et des autrices qui sont concernés par les toutes nouvelles catégories qu’elle a créés ?

Cette histoire de prix monétaires décroissants ne dit rien sur la valeur du genre romanesque en tant que tel. Mais elle parle plutôt de la valeur que, collectivement, on attribue à chacun des genres littéraires. Celle-ci n’est jamais absolue, mais tributaire d’une culture, d’une époque, de valeurs et de préjugés. Elle reproduit les systèmes de domination qui sont déjà à l’œuvre dans notre société.

Ainsi, l’idée de canon littéraire a été exploitée maintes et maintes fois dans l’histoire pour exclure la parole des femmes et des minorités de genre et pour reproduire des oppressions de classe et d’appartenance culturelle. Par exemple, au XVIIIe siècle, le roman était considéré comme une affaire de femmes, un genre « mou » et « efféminé », peu digne d’intérêt (Saba Bahar, Valérie Cossy). On dévalorisait ce même genre qu’aujourd’hui on porte aux nues parce qu’il était dominé par des femmes.

En porte-à-faux

Si je m’intéresse à ces inégalités, c’est précisément parce que Maquillée, mon essai, en proposant une écriture hybride, essaie délibérément de miner ce système de valeurs hiérarchique. Maquillée, c’est d’abord un pied de nez au « canon », notamment par le choix de son sujet, le maquillage. En l’écrivant, j’ai voulu montrer comment un sujet considéré comme superficiel, parce qu’historiquement « féminisé », pouvait être le point de départ d’une réflexion riche et complexe sur le monde.

J’ai aussi tenté de démontrer que la pensée ne s’opposait pas à la vie et que l’intime pouvait nourrir la réflexion essayistique, tout autant que la théorie. Ainsi, j’y parle de maquillage, mais j’y parle aussi de moi, de mes ruptures, de mes aventures sur des sites de sugar daddies, ou encore de mes nuits blanches d’insomnie.

Je ne fais rien de révolutionnaire. Ce type de démarche est à l’œuvre depuis belle lurette, notamment chez les féministes noires comme bell hooks ou Audre Lorde, ou chez des auteurs marginalisés qui proposent des textes en porte-à-faux avec tout type d’« idéal » littéraire, des textes difficiles à nommer, voire à catégoriser. En ce sens, on pourrait dire de ces démarches qu’elles pervertissent l’idée même de genre littéraire (Lauren Fournier).

Si on poursuit cette réflexion, ce sont les catégories qu’il faut revoir puisque, bien souvent, cette codification sert à exclure des voix. Elle délégitime les prises de parole plus difficiles à circonscrire, les textes fuyants, difformes, qui vont au-delà de nos horizons d’attente traditionnels. Si on trouve qu’un livre ne correspond pas à telle ou telle catégorie, c’est un excellent moyen de l’écarter du discours critique, médiatique, mais aussi… d’invalider sa candidature à un quelconque prix littéraire.

Or, je pense qu’il est plus que pressant d’octroyer à tous les genres littéraires une reconnaissance égale, que ce soit au niveau des prix littéraires, des bourses de création ou de la place qu’on leur accorde dans les médias. Je ne veux pas cracher sur la bourse de 5000 $ que le Conseil des arts de Montréal m’a gentiment octroyée, mais le futur de la littérature québécoise me tient aussi à cœur.

La littérature, ce n’est pas juste les écrivains et les écrivaines du Québec qui la font. Ce sont aussi les institutions qui l’encadrent. On détermine ce qu’il est possible et « souhaitable » d’écrire en instaurant ou en révoquant des bourses, en créant ou en abolissant des catégories, en donnant ou non des prix. En offrant une couverture médiatique égalitaire.

Ainsi, l’ALQ a bien fait d’ajouter de nouvelles catégories à son arsenal de prix. Le prix que j’ai moi-même remporté, le prix de l’essai, n’existe que depuis quatre ans. C’est une belle avancée, mais ce n’est pas fini et ce n’est pas assez.

Parce qu’il ne faudrait surtout pas qu’une autre poète de 12 ans se fasse dire d’écrire un roman.

 

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