Le faux coupable désigné pour la pénurie de main-d’oeuvre

En 2019, alors que les taux de chômage au Québec étaient historiquement bas, la pénurie de main-d’œuvre était un thème récurrent du débat public, écrit l'auteur.
Photo: Nathan Denette La Presse canadienne En 2019, alors que les taux de chômage au Québec étaient historiquement bas, la pénurie de main-d’œuvre était un thème récurrent du débat public, écrit l'auteur.

La pénurie de main-d’œuvre est bien réelle. Cela dit, elle était présente avant la crise sanitaire et annoncée par les économistes depuis une quinzaine d’années. En 2019, alors que les taux de chômage au Québec étaient historiquement bas, elle était un thème récurrent du débat public. Le secteur de l’hôtellerie et de la restauration connaissait déjà, en 2019, des taux de vacances qui s’apparentaient à ceux que nous connaissons maintenant (Statistique Canada, taux de postes vacants).

Ajoutons d’autres données à notre compréhension : selon plusieurs analystes, ce problème ne se résorbera pas au Québec avant 2030 ; ce phénomène n’est pas que propre au Québec ou au Canada, mais bien une tendance lourde qui s’observe dans toutes les sociétés industrielles, dans les pays européens ou aux États-Unis. Et l’une des grandes causes de ce phénomène est le vieillissement de nos sociétés. De nombreux secteurs sont affectés : professionnels ou spécialisés comme ceux de l’enseignement, de la santé et même de la construction ; mais aussi, et plus particulièrement, les secteurs d’emplois mal rémunérés où les conditions de travail sont difficiles, voire mauvaises (travail agricole, manufacturier, de transformation alimentaire, etc.).

La PCRE montrée du doigt

Une fois cela entendu, comment expliquer que les associations patronales et autres chambres de commerce s’emploient avec tant d’énergie à désigner un faux coupable : la Prestation canadienne de la relance économique (PCRE), quand ce n’est pas la Prestation canadienne d’urgence (PCU) pourtant terminée depuis presque un an ! Ces représentants patronaux demandent au gouvernement fédéral de mettre fin à la PCRE, de mettre fin aux aides versées directement aux individus, pour « régler » la question de la pénurie de main-d’œuvre, comme s’il y avait une adéquation entre les deux réalités.

Comment peuvent-ils ignorer que la PCRE vise essentiellement le monde du travail autonome ? Comment peuvent-ils ignorer que le nombre de personnes bénéficiaires de la PCRE est en constante diminution (de deux millions, il est aujourd’hui passé à 880 000, dont 128 000 Québécois et Québécoises, soit à peine 15 % de ce nombre) ? Comment peuvent-ils passer sous silence que le redéploiement de l’économie est encore difficile ou inégal selon les secteurs, dont certains sont toujours touchés par des exigences sanitaires ? Comment ignorer que les bénéficiaires de la PCRE ont perçu en moyenne seulement 23 semaines de prestations sur une possibilité de 44 semaines, que ces mêmes prestations ont été diminuées à 300 $ par semaine depuis le 18 juillet dernier, et que le programme prend fin au mois d’octobre ? Quant au fameux 500 $ par semaine, il représente à peine plus que le taux moyen de prestations à l’assurance-emploi d’avant la crise, soit un revenu annuel de 26 000 $ avant impôt, ce qui équivaut à peu près au salaire minimum. Rappelons qu’en 1972, le mouvement syndical réclamait un salaire minimum de 100 $ par semaine, soit l’équivalent de 650 $ en dollars d’aujourd’hui.

Le cadre juridique de la PCRE définit une obligation de disponibilité au travail et l’exclusion en cas de refus d’emploi. Certains argueront qu’il est facile de cocher « disponible », qu’il est facile de mentir, exprimant ici le mépris dans toute sa plénitude. Celui qui s’attaque à la dignité des gens, qui cherche à les culpabiliser sinon à les jeter à la vindicte de l’opinion fabriquée.

Pointer le faux coupable, à l’instar de ces associations patronales pourtant informées et puissantes, s’apparente à une campagne de désinformation et vise un autre objectif : la réforme annoncée du programme d’assurance-emploi.

Un filet social amoindri comme celui que nous connaissions depuis les années 1990, enfermé dans une logique d’austérité, couvrant mal le monde du travail ; un programme pétri de formules d’exclusions et d’inadmissibilités, qui laisse des gens sans revenu, offrant ainsi une main-d’œuvre bon marché, fait leur affaire depuis déjà une trentaine d’années. D’ailleurs, l’assouplissement actuel des sanctions en raison de fins d’emploi jugées invalides (départ volontaire et congédiement) les dérange considérablement. Pire, à la seule idée que la couverture du programme d’assurance-emploi puisse être élargie au monde du travail autonome, leurs yeux se révulsent.

La question du filet social est un enjeu majeur révélé par la crise. Elle met en lumière non seulement son importance, mais l’urgence d’améliorer les conditions de vie des travailleurs et des travailleuses. On disait qu’un autre monde est possible. Cela est toujours vrai, et particulièrement nécessaire.

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