La logique des marchés scolaires au Québec

«Après une pandémie ayant accentué les inégalités sociales à travers plusieurs secteurs, il est particulièrement important de s’attarder davantage aux dynamiques à l’œuvre dans les marchés scolaires au Québec et à leurs effets sur les parcours des élèves», estime l'autrice.
Photo: Frederick Florin Agence France-Presse «Après une pandémie ayant accentué les inégalités sociales à travers plusieurs secteurs, il est particulièrement important de s’attarder davantage aux dynamiques à l’œuvre dans les marchés scolaires au Québec et à leurs effets sur les parcours des élèves», estime l'autrice.

La pandémie de COVID-19 a bouleversé le fonctionnement des institutions sociales du Québec, notamment son système éducatif. Si la crise sanitaire a obligé les écoles à s’adapter à cette situation particulière (fermeture, enseignement à distance, etc.), des dynamiques structurant le fonctionnement du système éducatif lui préexistant demeurent et s’accentuent. C’est notamment le cas des logiques de marchés scolaires.

Depuis la fin des années 1990, sous le poids de modifications législatives et managériales dans le domaine de l’éducation, il y a eu un accroissement prononcé de la différenciation, voire de la hiérarchisation, de l’offre éducative, du choix de l’école par les parents et de la concurrence entre les écoles. Ces phénomènes sont particulièrement observables dans les centres urbains du Québec et au secondaire.

De fait, dans le contexte montréalais et dans l’enseignement secondaire, environ le tiers des élèves fréquentent une école privée (ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur [MÉES], 2016). Aussi, recherchant un programme à vocation particulière, plus de 20 % des élèves du secteur public ne fréquentent pas le programme normal de l’école publique de quartier (Hurteau et Duclos, 2017). Ils suivent un programme à vocation particulière dans l’école du quartier ou dans une école avoisinante. Ainsi, au secondaire, plus de 50 % des élèves montréalais ne fréquenteraient pas l’école de leur quartier ou son programme normal.

Inégalités sociales

 

De récentes recherches ont mis en lumière les effets des marchés scolaires sur les inégalités sociales. En effet, les chances d’accès à l’université varient selon la voie empruntée au secondaire (privé, public enrichi et simplement public), et ce, même après avoir contrôlé l’origine sociale des élèves (Kamanzi, 2019 ; Maroy et Kamanzi, 2017). Aussi, les élèves du programme normal ont des taux de réussite scolaire plus bas que ceux poursuivant un programme enrichi (Marcotte-Fournier et al., 2016), les rendant plus prompts au décrochage (Fortin et al., 2012).

La crise sanitaire a eu plusieurs effets sur des pratiques liées aux dynamiques de marchés scolaires préalablement endossées par les écoles et leur personnel scolaire ou les parents, telles que la mise en place d’ateliers d’information, la visite des écoles lors des journées de portes ouvertes, l’inscription des enfants à des camps préparatoires aux examens d’admission, etc.

50%

C’est la proportion des élèves du secondaire à Montréal qui ne fréquenteraient pas l’école de leur quartier ou son programme normal.

Malgré ces perturbations, dans quelques semaines, plusieurs élèves ne fréquenteront pas l’école publique de leur quartier, mais plutôt une école privée ou le programme à vocation particulière d’une école publique avoisinante. D’autres fréquenteront l’école publique de leur quartier, mais poursuivront dans un programme à vocation particulière, tentant donc d’éviter le programme normal.

La pandémie de COVID-19 a possiblement exacerbé ce phénomène des parents qui choisissent l’école ou le programme de leurs enfants, ainsi que les dynamiques de concurrence entre les écoles. Divers événements ou constats ont probablement nourri les discours déjà présents et véhiculés en faveur des écoles privées ou des programmes publics à vocation particulière (Grenier, 2020).

Par exemple, lors de la première vague au printemps 2020, des différences de traitement furent d’abord perceptibles entre les écoles privées et les écoles publiques puis entre les écoles publiques (Russo et al., 2020). En effet, les écoles privées ont rapidement proposé de l’enseignement à distance aux élèves. Des écoles publiques ont ensuite emboîté le pas.

Dans le secteur public, des différences entre les écoles ont par ailleurs été observées selon les régions, les enseignants et les écoles (Russo et al., 2020). Les écoles publiques qui ont eu accès à plus de ressources matérielles (ordinateurs, connexion Internet, etc.) ont eu un avantage sur les autres. En ce sens, les écoles publiques offrant des programmes à vocation particulière réputés, notamment celui d’éducation internationale, ont probablement été en mesure de s’adapter plus rapidement à la crise sanitaire.

Les parcours des élèves

 

En tant que société, après une pandémie ayant accentué les inégalités sociales à travers plusieurs secteurs, il est particulièrement important de s’attarder davantage aux dynamiques à l’œuvre dans les marchés scolaires au Québec et à leurs effets sur les parcours des élèves, notamment afin de mieux comprendre la (re)production des inégalités sociales, ethnoculturelles et raciales.

Ceci permettra de nourrir les débats en vigueur et de formuler des recommandations destinées aux administrateurs scolaires et aux décideurs œuvrant à la mise en place des politiques éducatives, et ce dans une perspective d’équité et de justice sociale.

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