Le concept de consensus scientifique est-il vraiment scientifique?

«La science est un ensemble d’hypothèses et de théories vérifiées par l’expérimentation que l’on tiendra pour vraies tant et aussi longtemps que ces dernières ne seront pas remplacées par de meilleures hypothèses et théories», illustre l'auteur. 
Photo: Noah Berger Associated Press «La science est un ensemble d’hypothèses et de théories vérifiées par l’expérimentation que l’on tiendra pour vraies tant et aussi longtemps que ces dernières ne seront pas remplacées par de meilleures hypothèses et théories», illustre l'auteur. 

On recourt de nos jours au concept de consensus scientifique comme s’il s’agissait là d’un imprimatur et d’une preuve de vérité. Les professionnels de la lutte contre les fausses nouvelles dans les médias, comme les Décrypteurs à Radio-Canada, se donnent explicitement comme mandat d’éviter à leurs téléspectateurs de tomber « dans les pièges de certains spécialistes qui rament à contre-courant du consensus scientifique ».

C’est dans les mêmes termes qu’une plainte a été déposée à l’ombudsman de la SRC pour dénoncer l’entretien qu’a accordé Stéphane Bureau au Dr Didier Raoult. Selon la plaignante, s’il ne fallait pas inviter le chercheur, c’est parce que ce dernier « est à contre-courant du consensus scientifique ». On expulse de même des réseaux sociaux des individus pour la même raison.

À lire les milliers de théories bidon propagées à une vitesse exponentielle sur les réseaux sociaux, on comprend que la tâche de déconstruire toutes ces faussetés est titanesque et qu’il est tentant, afin de gagner du temps, de recourir au concept de consensus scientifique comme preuve de vérité.

Mais cela pose problème de bien des manières, dont la plus évidente : le fait que plusieurs scientifiques, voire tous les scientifiques, pensent la même chose ne dit strictement rien de la vérité d’une assertion. Le consensus scientifique a déjà considéré comme vrai que la terre était plate, aujourd’hui il déclare que la terre est sphérique. Rappelons cette évidence que la terre a la forme qu’elle a nonobstant ce qu’en pensent les bipèdes qui la foulent. Qu’une majorité de personnes juge « vraie » l’affirmation selon laquelle la terre est ronde est l’argument le moins convaincant à offrir à quelqu’un qui en douterait. On argumentera en invoquant la courbure de l’espace-temps, les images satellites, la forme des arcs-en-ciel pour en faire la démonstration. Mais qu’une « majorité » pense que ce serait vrai ? En quoi est-ce un argument scientifique ?

L’argument d’autorité

On nous apprenait récemment qu’il existe un consensus scientifique rejetant l’hypothèse d’une fuite de laboratoire de Wuhan comme source de l’actuelle pandémie. Étant donné qu’elle a pris naissance dans un pays totalitaire, conclure que l’opinion supposément majoritaire de scientifiques occidentaux (qui ont tous été sondés ?) représente un « consensus » sur la question a quelque chose de déroutant.

Il est évidemment possible que ces scientifiques aient raison et que cette hypothèse d’une fuite de laboratoire soit totalement sans fondement. Mais si on découvrait un jour qu’elle était vraie, on viendrait une fois de plus de renforcer le scepticisme de ceux à qui on ne cesse de demander de croire non pas sur la base d’arguments rationnels « aux meilleurs de nos connaissances pour l’instant », mais par un argument le plus faible qui soit, l’argument d’autorité.

Comme les scientifiques ont tenu de manière consensuelle pour « vraies » des milliers de choses que nous savons fausses aujourd’hui, cette manière de combattre la désinformation est probablement celle qui fait le plus de dommages à la méthode scientifique. Interdire à quelqu’un de parler parce qu’il s’opposerait au consensus scientifique, c’est ne pas comprendre comment progresse le corpus de connaissances humaines que nous qualifions de « scientifiques ».

La science est un ensemble d’hypothèses et de théories vérifiées par l’expérimentation (ou l’abondance de preuves) que l’on tiendra pour vraies tant et aussi longtemps que ces dernières ne seront pas remplacées par de meilleures hypothèses et théories. Il est ainsi dans l’intérêt de la vérité elle-même que quiconque puisse remettre en cause de manière apaisée, sans que ce soit un scandale, les consensus scientifiques, quels qu’ils soient, en présentant des arguments qui pourront être interrogés ou réfutés à leur tour.

En ce sens, il est pour le moins ironique, parce que contraire à la méthode scientifique, de chercher à empêcher la parole de quelqu’un en lui reprochant de remettre en question le consensus scientifique. Jusqu’ici, cette stratégie absolument insensée, directement inspirée de la puérile culture du bannissement américaine, n’a servi qu’à créer des « martyrs » de la « vérité », qui ont beau jeu d’affirmer à leurs admirateurs crédules que les élites cherchent à leur « cacher » quelque chose.

Empêché de livrer « la vérité », leur héros acquiert ainsi une aura de redresseur de torts. Ses admirateurs développent alors le réflexe malsain de croire tout ce qui sort de la bouche de celui qui semble d’autant plus intègre qu’il « ose » tenir tête aux « détenteurs autorisés » de la vérité.

Et puis, et ce n’est pas négligeable, n’oublions pas qu’en interdisant de diffuser les théories contraires au consensus, on pourrait, un jour, carrément passer à côté de la vérité.

L’intelligence de ses concitoyens

Bien qu’il soit sans nul doute harassant de devoir déconstruire de fausses « vérités scientifiques » (qu’elles soient invoquées par un internaute lambda ou par un scientifique de renommée mondiale) en présentant les preuves et autres arguments rationnels ayant permis de conclure à la validité d’une hypothèse ou d’une théorie, cela est nettement préférable au fait d’utiliser un argument d’autorité comme le consensus scientifique, qui n’est même pas, en lui-même, scientifique. Même si cela ne fonctionne pas toujours, il est nettement préférable de miser sur l’intelligence de ses concitoyens. 

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