Maurice Richard, un héros populaire et national

Maurice Richard a joué dans la LNH de 1942 à 1960. On le voit ici en 1954.
Photo: Associated Press Maurice Richard a joué dans la LNH de 1942 à 1960. On le voit ici en 1954.

Le 4 août 2021 marque le centenaire de la naissance de Maurice Richard. Plus qu’un simple sportif, ce célèbre hockeyeur a joué un rôle aussi déterminant (sinon plus) dans la société canadienne-française de son époque que sur la patinoire pour le Club de hockey Canadien.

Né en 1979, je n’ai pas eu la chance de voir celui qu’on a surnommé le Rocket évoluer sur la patinoire. Il a joué dans la LNH de 1942 à 1960. Comme des milliers de Québécois, j’ai toutefois entendu parler de ses exploits sportifs par mon père et par mon grand-père. J’ai très vite compris qu’au sein de la dynastie du Canadien de Montréal, Maurice Richard occupait une place à part et possédait quelque chose de plus…

Il y avait son record de 50 buts en 50 parties, ses huit Coupes Stanley ou alors la fameuse soirée du 8 avril 1952 ! Ce soir-là, dans le septième match des séries éliminatoires contre Boston, Maurice compta le but gagnant ensanglanté et à demi-conscient, après avoir été foudroyé par une violente mise en échec en plein front. Contre l’avis du médecin, il a insisté pour retourner au jeu à la fin de la troisième période et a réussi à donner la victoire à son équipe et à faire exploser de joie la foule du Forum et les centaines de milliers de Canadiens français qui suivaient la joute à la radio.

Maurice avait passé de longues minutes à pleurer en tremblotant après la partie. Animé par une force intérieure, il venait d’accomplir le genre d’exploits que réalisent les héros de la mythologie grecque ! Toutefois, c’est une mythologie canadienne-française en manque de héros à laquelle il participait…

Un héros national

Pour bien saisir l’importance qu’ont eue les exploits de Maurice Richard, il faut se rappeler le contexte historique dans lequel les Canadiens français évoluent dans les années 1940-1950. En fait, il faut mettre en évidence le fait qu’à l’époque du Rocket, les Canadiens d’origine française constituent un peuple qui subit toujours les séquelles de sa colonisation près de 200 ans plus tôt !

La Conquête britannique de 1760 a eu des conséquences majeures sur les quelque 60 000 habitants d’origine française qui sont restés ici et sur leur descendance. N’eussent été leur opiniâtreté et leur résilience, les locuteurs français d’Amérique auraient disparu en quelques générations.

Si bien que, contre vents et marées, les Canadiens français sont toujours présents dans les années 1940-1950 et forment la majorité de la population du Québec (autour de 81 % en 1950). Par contre, le statut colonial des francophones a engendré un état de fait au sein duquel ils sont subordonnés à l’élément anglo-saxon du Québec et du Canada, qui tire les ficelles de la finance et domine dans les secteurs clés de la société.

Le sort des francophones est globalement celui d’un « petit » peuple, condamné à devenir fermiers, bûcherons ou ouvriers dans des usines appartenant à l’élite de la minorité anglo-saxonne. Félix Leclerc décrit bien cette aliénation dans L’alouette en colère : « J’ai un fils dépouillé, comme le fut son père, porteur d’eau, scieur de bois, locataire et chômeur, dans son propre pays » !

Ainsi, en étant le meilleur de sa discipline et en cumulant les exploits sportifs, Maurice Richard a contribué, bien sûr avec d’autres, à défaire cette mentalité de colonisé chez bon nombre de ses compatriotes.

Redresser l’échine

Il est facile de l’oublier de nos jours, mais l’équipe des Canadiens s’est nommée ainsi en 1909 pour représenter la population francophone. Dans les campagnes et les villes ouvrières du Québec, le hockey est un sport populaire que pratiquent en masse les jeunes Canadiens français, qui rêvent un jour de porter l’uniforme tricolore.

Chaque but, chaque record ou chaque coup de poing de Maurice Richard sont ainsi des victoires pour le peuple canadien-français, qui gagne en fierté et redresse tranquillement l’échine.

C’est en grande partie la raison pour laquelle lorsque Maurice est suspendu pour la fin de la saison et les séries éliminatoires par Clarence Campbell, en 1955, il y a émeute au Forum et dans les rues de Montréal. Accepter en silence le sort dévolu à Richard revenait encore une fois à courber l’échine devant le patron anglais. Pour beaucoup de Canadiens français, habituellement dociles et résilients, c’en était trop !

Au lendemain de l’émeute, dans le Devoir, André Laurendeau a bien cerné les causes profondes de cet événement : « Le nationalisme canadien-français paraît s’être réfugié dans le hockey. La foule qui clamait sa colère jeudi soir dernier n’était pas animée seulement par le goût du sport ou le sentiment d’une injustice commise contre son idole. C’était un peuple frustré, qui protestait contre le sort. Le sort s’appelait, jeudi, M. Campbell ; mais celui-ci incarnait tous les adversaires réels ou imaginaires que ce petit peuple rencontre. »

Malgré lui, par ses succès sur la patinoire, Maurice Richard était devenu le porte-étendard de tout un peuple en éveil…

Fin de carrière symbolique

Maurice Richard a joué son dernier match de hockey professionnel en avril 1960. Deux mois plus tard, l’« équipe du tonnerre » de Jean Lesage prenait le pouvoir à Québec et incarnait la prise en main politique et économique des Québécois. Une époque se terminait pour Maurice Richard, mais une nouvelle ère s’ouvrait pour l’ensemble des Québécois, avides de s’émanciper.

Lors de la campagne électorale de 1962, où le slogan était « Maîtres chez nous », René Lévesque incarne bien le nouvel esprit de l’époque : « Il doit bien y avoir moyen de ne pas être seulement des spectateurs, des porteurs d’eau et des scieurs de bois. On est venus ici il y a quelque chose comme 300 ans, il devrait y avoir moyen qu’on se sente chez nous ici ! » 

Dans les années 1940-1950, le Rocket a montré aux Canadiens français qu’eux aussi étaient capables d’exceller et d’être les meilleurs. Dans les années 1960, l’échine redressée, ceux-ci s’apprêtaient à démontrer qu’ils avaient compris la leçon…

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