Optons pour la transparence en ce qui concerne les génocides

«Le Parlement du Canada a récemment reconnu qu’on pouvait qualifier de génocide le traitement du peuple musulman des Ouïghours du Xinjiang par le gouvernement chinois», rappelle l'auteur. 
Photo: Ozan Kose Agence France-Presse «Le Parlement du Canada a récemment reconnu qu’on pouvait qualifier de génocide le traitement du peuple musulman des Ouïghours du Xinjiang par le gouvernement chinois», rappelle l'auteur. 

Le mot « génocide » est l’un des mots les plus mal utilisés. Souvent employé en guise de synonyme pour désigner des massacres, il signifie en fait l’intention de détruire un groupe distinct et les efforts déployés en ce sens.

Les débats canadiens actuels quant à l’usage de ce mot reflètent étonnamment un esprit de clocher, oubliant les leçons d’ailleurs dans le monde. Pour ceux qui nient l’histoire du génocide ici, c’est comme si le génocide était un événement qui peut seulement se produire ailleurs. Qui ne pourrait jamais se produire dans un pays moderne et progressiste comme le Canada.

Pourtant, le mot « génocide » signifie, de façon tout à fait explicite, « l’intention de détruire, en tout ou en partie », un groupe distinct.

Un génocide peut survenir par le biais de tueries ; en causant de graves torts physiques ou mentaux ; en infligeant délibérément des conditions conçues pour détruire un groupe ; en imposant des mesures pour empêcher les naissances ; ou en arrachant des enfants de force à leurs familles.

Les événements qui sont généralement reconnus comme étant des génocides incluent d’abord et avant tout l’Holocauste, mais aussi les génocides des Arméniens, des Rwandais, des musulmans de Bosnie, des Cambodgiens et des Timorais, entre autres. Le Parlement du Canada a récemment reconnu qu’on pouvait qualifier de génocide le traitement du peuple musulman des Ouïghours du Xinjiang par le gouvernement chinois.

Pourtant, nombreux sont ceux qui ont condamné la Société historique du Canada pour sa déclaration, lors de la fête du Canada, qui affirmait que la violence faite aux Autochtones « justifie pleinement l’emploi du mot génocide ».

Tour d’horizon

Dans le but de faire la lumière sur la question du génocide à l’échelle mondiale, jetons un coup d’œil ailleurs dans le monde — en Asie en particulier.

Au Cambodge et au Timor oriental, le grand nombre de morts ne fut pas essentiellement le résultat de camps de la mort comme lors de l’Holocauste. Au milieu des années 1970, le régime des Khmers rouges du Cambodge créa délibérément les conditions conçues pour tuer, en faisant en sorte de provoquer la famine et en vidant les villes. Le régime militaire indonésien, quant à lui, à peu près à la même époque, procéda à l’invasion et à l’occupation du Timor oriental. Il en résulta plus de 100 000 morts (sur une population totale de 680 000 habitants), dues, en très grande majorité, à une famine causée par l’État indonésien, entraînant la malnutrition et des maladies. Quant au Cambodge, plus d’un million et demi d’habitants, sur une population totale de huit millions, périrent.

Est-ce que ces événements ne constituent pas un « génocide » ? Selon les experts, sans aucun doute. La politique de l’État fut la cause d’un grand nombre de morts dues à des atrocités de masse perpétrées dans les deux pays. Au Cambodge, les morts s’étalèrent sur une période relativement courte. Au Timor oriental, la domination indonésienne se poursuivit pendant 24 ans avant que l’indépendance ne soit restaurée.

De façon similaire, les politiciens canadiens peuvent unanimement accuser le gouvernement chinois de génocide, et non de massacres, à cause de l’incarcération des Ouïghours dans des camps, de la fermeture des mosquées, du déplacement forcé de personnes et d’autres attaques à l’égard des droits de la personne. Lorsque le Parlement canadien vota (266-0) pour qualifier les événements à Xinjiang de génocide, il n’y eut pas de protestations pour accueillir l’emploi de ce mot.

Les génocides en Asie vers la fin du XXe siècle s’inspirèrent de cas antérieurs, comme le déplacement des Arméniens, la famine provoquée par l’Holodomor ukrainien, qui sévit contre le peuple, et les tentatives de la Chine maoïste de transformer divers peuples en un nouveau type d’êtres humains. Dans tous ces cas, il y eut une constante qui fit en sorte que le génocide a pu avoir lieu. Une série d’actes, tous visant à éliminer des peuples distincts, concoururent à constituer un génocide.

Au Canada

Et c’est ce qui se produisit au Canada aussi. Il y eut une intention claire d’assimiler (plutôt que de tuer) les peuples autochtones. Cela ne devrait pas être une affirmation controversée : c’était une politique écrite du gouvernement de l’époque, de John A. Macdonald jusqu’à Pierre Elliott Trudeau, et cette politique est toujours en cours dans les gestes gouvernementaux. Il y eut famine à l’initiative de l’État, des enfants enlevés de force à leurs familles et d’autres atrocités. Si nous pouvons qualifier les cas en Asie de génocides, nous ne pouvons pas honnêtement nier que cela s’applique au Canada.

Un tel aveu pourrait être un pas dans la bonne direction de la part du Canada. L’Allemagne, plus que tout autre pays, s’est reconnue coupable du crime de génocide, et dès lors s’est rebâti une réputation parmi les plus enviables au monde. La transparence a bien fonctionné. Le Cambodge et le Timor oriental ont tenu des commissions de vérité, ont entamé des procédures judiciaires et ne s’en portent que mieux, même si les réactions n’ont souvent pas produit les résultats escomptés. Par ailleurs, le démenti du génocide a fait beaucoup de tort à la réputation de la Chine et à celle de la Turquie sur la scène mondiale.

Le Canada, quant à lui, peut et doit reconnaître que le génocide fait partie de son histoire, ou alors il peut se camper dans la voie de la dénégation. Optons pour la transparence. 

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