Des travailleurs agricoles étrangers en danger

«Cette année, de plus en plus de travailleurs agricoles se font approcher par des recruteurs dans les rares lieux publics qu’ils fréquentent, comme les épiceries, les lieux de restauration rapide ou les parcs», écrivent les auteurs.
Photo: Getty Images «Cette année, de plus en plus de travailleurs agricoles se font approcher par des recruteurs dans les rares lieux publics qu’ils fréquentent, comme les épiceries, les lieux de restauration rapide ou les parcs», écrivent les auteurs.

La conjoncture met les travailleurs étrangers temporaires qui occupent des emplois saisonniers, notamment en agriculture, dans une situation particulièrement précaire cette année. La pénurie de main-d’œuvre et la pandémie contribuent à créer pour plusieurs d’entre eux des conditions de vie et de travail encore plus difficiles que celles des années antérieures.

D’abord, en toile de fond, le fait que leur permis de travail soit fermé (ils ne peuvent pas changer d’employeur) crée un lien de dépendance qui fait en sorte que plusieurs sont victimes d’abus. Le travail de terrain et les nombreuses interventions de nos organisations montrent que le harcèlement psychologique, le non-paiement des jours fériés, les accidents de travail non déclarés, les congédiements sans motifs valables et la saisie des documents personnels sont le lot de nombreux travailleurs.

Un permis de travail ouvert

En reconnaissance de cette situation, le gouvernement fédéral a d’ailleurs créé en avril 2019 un programme qui permet à celles et ceux qui sont victimes de violence de faire une demande de permis de travail ouvert afin qu’ils puissent changer d’employeur. La démarche est toutefois complexe et requiert l’aide d’intervenants qualifiés. De plus, la crainte de dénoncer leur employeur, avec les représailles que cela pourrait engendrer, a pour effet que plusieurs travailleurs n’osent pas s’engager dans ce genre de démarche.

C’est ainsi que cette précarité bien documentée et la quasi-absence de recours ouvrent la voie aux réseaux de recrutement de travailleurs au noir, un marché lui-même stimulé par un manque criant de main-d’œuvre dans certains secteurs d’emploi. Ce cercle vicieux, déjà bien développé en Europe, en Asie et aux États-Unis, fait désormais son œuvre au Canada et au Québec.

Cette année, de plus en plus de travailleurs agricoles se font approcher par des recruteurs dans les rares lieux publics qu’ils fréquentent, comme les épiceries, les lieux de restauration rapide ou les parcs. Les recruteurs offrent emploi et logement à ceux qui oseront déserter leur lieu de travail et entrer dans l’illégalité. Ces offres peuvent être alléchantes pour les travailleurs qui ont dû s’endetter pour pouvoir venir au Canada et qui ont du mal à rembourser leur dette.

Le marché au noir

Conjuguées à des situations comme l’isolement, l’interdiction de circulation et des conditions de logement difficiles, de mauvaises conditions ou relations de travail peuvent pousser certains à tenter d’améliorer leur sort en basculant dans le marché du travail au noir.

En prenant une telle décision, ces derniers se retrouvent dans l’illégalité, car le lien fixe avec leur employeur s’en trouve brisé, et ce, même si leur permis de résidence est encore valide. Malgré le risque d’expulsion et de situation d’emploi potentiellement encore plus abusive, il s’agit pour eux de quitter une situation précaire avérée en espérant qu’elle soit moins précaire ailleurs.

La fermeture des frontières dans le contexte de la pandémie peut aussi contribuer au développement des réseaux de passeurs qui approchent les travailleurs étrangers en leur offrant de les faire traverser aux États-Unis. Certains travailleurs peuvent vouloir rejoindre des membres de leur famille déjà présents dans ce pays, ou y trouver un travail mieux rémunéré et une plus grande liberté de mouvement qu’au Canada. Récemment, certains travailleurs de la région de Québec ont reçu des offres pour passer la frontière sud provenant de personnes les ayant interceptés dans un lieu public, et ce, en échange d’environ 5000 $. Certains, qui ont tenté la traversée, ont été interceptés par la GRC. D’autres l’ont été par la police américaine.

Ces situations ne font que confirmer que l’existence des permis de travail fermés au Canada provoque une précarité qui, dans le contexte actuel, stimule des formes de travail et de migration non réglementées et dangereuses pour les travailleurs.

Il s’agit de mieux connaître les dynamiques à l’œuvre pour comprendre que, plus tôt les travailleurs étrangers seront libres sur le marché du travail canadien et québécois, plus nous pourrons réduire les risques que ces derniers se retrouvent entre les mains de réseaux frauduleux qui mettent leurs vies et leur intégrité en danger. Il importe aussi que les pouvoirs publics répondent à la pénurie de main-d’œuvre de manière vigoureuse et urgente pour éviter que le marché du travail au noir ne profite de cette manne de pressants besoins en main-d’œuvre.

*Autres signataires : Michel Pilon et Véronique Tessier, directeur général et coordonnatrice du bureau de Québec, Réseau d’aide aux travailleuses et travailleurs migrants agricoles du Québec, ainsi qu’Eugénie Depatie-Pelletier, présidente de l’Association pour la défense des droits du personnel domestique de maison et de ferme (ADDPD).

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