Les «tokens», les pitons, les enfants

Selon le Bureau international du travail, 168 millions d’enfants travaillent dans le monde, rappelle l'auteur. Sur la photo, de jeunes garçons travaillant comme tailleurs dans une boutique du marché de Humera, en Éthiopie. 
Photo: Eduardo Soteras Agence France-Presse Selon le Bureau international du travail, 168 millions d’enfants travaillent dans le monde, rappelle l'auteur. Sur la photo, de jeunes garçons travaillant comme tailleurs dans une boutique du marché de Humera, en Éthiopie. 

Qui se souvient de l’origine des banques à pitons ? Au Saguenay, en tout cas, on utilisait cette expression pour signifier à quelqu’un que les ressources n’étaient pas inépuisables et que les moyens financiers étaient limités. Dire à une personne qu’on n’est pas une « banque à pitons », c’est lui faire comprendre que l’argent, ça ne s’imprime pas et ça ne pousse pas dans les arbres.

Mais les banques à pitons ont une histoire. Une histoire qui rappelle douloureusement l’état d’exploitation et de domination dans lequel des compagnies étrangères tenaient des milliers d’ouvriers canadiens-français jusqu’au début du XXe siècle. Ainsi, à la Pulperie de Chicoutimi, William Price, un Anglais d’Angleterre venu exploiter sans vergogne tant les richesses naturelles du Québec que ses habitants, payait les ouvriers avec des pitons. Des pitons qu’on appelait également des tokens. De là aussi l’expression populaire « Ça vaut pas une token » ! Prononcer toquène… Token, c’est le mot anglais qu’on utilisait pour désigner un piton.

C’est avec des pitons qu’on payait les ouvriers à cette usine de pulpe de Chicoutimi. Et où ces pitons de Price pouvaient-ils être échangés ? Dans des magasins dont William Price était propriétaire ! Doublement payant pour un boss. Mais pas pour l’ouvrier qui ne voyait pas l’heure où il pourrait, comme un grand garçon, dépenser à sa guise des dollars du Dominion, comme on disait dans le temps. Ce n’est que lorsque J. A. Dubuc, un bon patron catholique du coin, est devenu propriétaire de la pulperie que, sous les pressions de Mgr Eugène Lapointe, qui tentait d’implanter des syndicats dans la région, les ouvriers ont commencé à être payés en argent. Ça se passait en 1908.

Les pêcheurs de morue en Gaspésie ont vécu le même type d’exploitation avec les compagnies mises en place par des capitalistes de l’île de Jersey, les Robin en particulier. Les Robin fixaient unilatéralement le prix de la morue payé aux pêcheurs. Et les pitons qui tenaient lieu de salaire ne pouvaient être échangés ailleurs que dans les magasins propriétés des Robin.

À Rivière-au-Renard, à Petit-Cap, à Saint-Maurice-de-l’Échouerie, à L’Anse-à-Valleau, les pêcheurs n’ont quasiment pas vu la couleur d’un vrai salaire jusqu’en 1909, lorsqu’ils se sont révoltés et ont fini par créer des coopératives qui leur ont permis de se tirer des griffes des Robin et des Le Boutillier. Dans les années 1940, à la scierie de Marsoui, en Gaspésie, les ouvriers employés par Alphonse Couturier, ci-devant député de l’Union nationale et père de l’évêque de Hauterive, se voyaient, eux aussi, remettre des tokens en guise de salaire. Alors, c’est quoi, le lien avec Wal-Mart ?

Acheter chez son employeur

Wal-Mart aussi s’y est essayée ! Mais la multinationale a été condamnée au Mexique pour avoir versé une partie du salaire de ses employés sous la forme de bons d’achat utilisables seulement dans les supermarchés de la chaîne américaine.

Les juges mexicains ont assimilé cette pratique à celle utilisée dans les « tiendas de raya » des haciendas, qui étaient des magasins appartenant au propriétaire de l’exploitation et où les journaliers étaient contraints d’effectuer leurs achats.

La Constitution du Mexique devait mettre fin à ces pratiques en 1917. Que faut-il en penser ? D’abord, que Wal-Mart est pour le moins attardée dans le siècle. Reste à déterminer lequel. Ensuite, que les Robin, les Price, les Couturier, les Walton et tous les autres capitalistes, petits ou grands, ne sont jamais à court d’imagination pour mieux exploiter leurs employés. Sans oublier le travail des enfants.

Aujourd’hui, selon le Bureau international du travail (BIT), 168 millions d’enfants travaillent, dont 98 millions dans l’agriculture, 12 millions dans l’industrie, principalement dans l’économie informelle, et 54 millions dans les services. Quelque 85 millions d’entre eux effectuent des travaux dangereux.

Qui a oublié les 1127 morts dans une usine de vêtements qui s’est effondrée au Bangladesh le 24 avril 2013 ? C’est dans cette manufacture que les Gap, Wal-Mart, H & M, Simons, Point Zero et Loblaws de ce monde faisaient fabriquer leurs vêtements.

En 1856, Victor Hugo, dans son poème Melancholia, a fait une description saisissante du travail des enfants en usine :

« Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?

Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?

Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?

Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules ;

Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement

Dans la même prison le même mouvement.

Accroupis sous les dents d’une machine sombre,

Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,

Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,

Ils travaillent. Tout est d’airain, tout est de fer.

Jamais on ne s’arrête et jamais on ne joue.

Aussi quelle pâleur ! La cendre est sur leur joue.

Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las. » 

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