Lettre ouverte et indignée au directeur du «Devoir»

L’édifice de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Montréal
Photo: Olivier Zuida Le Devoir L’édifice de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) à Montréal

Monsieur le Directeur,

Sous votre signature, le journal Le Devoir a pris en éditorial fait et cause pour la nomination très controversée de madame Marie Grégoire à la présidence et direction générale de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), la plus importante institution culturelle de notre territoire. Votre texte du 17 juillet, qui touche par la forme et le fond à des univers que nous connaissons au mieux et que nous avons dirigés, nous a indignés. S’agissant du Devoir, c’est un éprouvant faux pas. S’agissant de BAnQ, c’est une atteinte à sa mission essentielle.

Dans un paragraphe clé de votre éditorial qui va constituer un accroc éthique, vous entrez en matière en affirmant ne « rien enlever à la candidature de madame Beaudry » et vous accusez aussitôt ses soutiens de « bien mal connaître l’étendue des responsabilités d’un p.-d.g. ». Vous y allez alors d’un enseignement sur la liste des qualités afférentes à l’exercice de telles responsabilités. Un p-d.g. est ainsi « le gardien de la mission et des valeurs, l’ambassadeur dans les relations avec les partenaires privés et gouvernementaux, le mobilisateur en chef, le porte-parole et principal représentant sur la place publique, l’innovateur, le gestionnaire responsable, etc. ». Vous nous permettrez maintenant de laisser les lecteurs du Devoir juger à leur tour, par eux-mêmes, de votre prétention initiale à n’avoir voulu « rien enlever à la candidature de madame Beaudry ». Car vous l’avez carrément charcutée.

Voici donc les grandes lignes du parcours de cette candidate, sujet crucial que Le Devoir a effleuré en un seul paragraphe plus qu’incomplet depuis le début de ce débat, en son édition du 2 juin, déjà lointaine.

Guylaine Beaudry détient des diplômes d’études supérieures en musicologie et en sciences de l’information, ainsi qu’un doctorat en histoire du livre. Pionnière et conceptrice de la plateforme Érudit reconnue partout dans le monde en matière de numérisation des revues de toutes disciplines, c’est elle qui l’a gérée et mise à jour avec la coopération de chercheurs du Québec, du Canada, du monde francophone. Sur le sujet majeur et sans cesse évoqué de l’avenir des bibliothèques en lien avec le numérique, son apport est premier et partout reconnu. La liste de ses publications et de ses coopérations se passe de commentaires. Mais encore et surtout, les lecteurs du Devoir doivent savoir que c’est Guylaine Beaudry qui, à l’Université Concordia, a entièrement dirigé la refonte et la reconstruction de la fameuse bibliothèque Webster, un projet de 40 millions inauguré en 2018 au cœur du centre-ville de Montréal. Elle l’a gérée en harmonisant le travail des professionnels, d’architectes renommés, de bailleurs de fonds publics ou privés, et d’usagers. Tous ont célébré sa conduite. L’établissement est une telle réussite qu’il est reconnu aujourd’hui comme une « bibliothèque du futur », alliant au mieux culture et technologies. Ce n’est pas tout. Guylaine Beaudry a été présidente de la Corporation des bibliothécaires professionnels du Québec, a organisé de multiples congrès, a orchestré le rassemblement associatif des milieux documentaires, a traité avec les ministères comme avec les milieux communautaires. Alors elle serait déficiente en vision stratégique, en mobilisation, en travail avec une diversité de partenaires, en gestion responsable, en innovation ?

Libre à vous, Monsieur le Directeur, de considérer que ce profil, qui allie de façon exceptionnelle les compétences scientifiques et les qualités partout recherchées du véritable leadership, n’arrive pas à la cheville de celui de la candidate que vous trouvez la plus méritoire. Nous sommes résolument d’avis contraire. Quant à la description studieusement tricotée que vous proposez du parcours de madame Grégoire, elle n’a pratiquement rien à voir avec la tâche qu’on veut lui confier. Votre argument qui porte le mieux, nous en convenons, est celui de « sa connaissance fine de la pensée caquiste » qui pourrait peut-être, comme vous le suggérez sans gêne, dégager des crédits pour les budgets de BAnQ. Désormais, la « gardienne de la mission et des valeurs » de l’institution peut les offrir aux enchères. Vous accréditez parfaitement le caractère partisan de cette nomination.

Le conseil d’administration de BAnQ, partagé entre une candidature idéale et une candidature soutenue par une pression du cabinet ministériel s’exerçant à ciel ouvert (voir Le Devoir du 2 juin), a choisi de se replier sur la tactique de la chèvre et du chou, en recommandant deux candidatures à la ministre. On a toutes les raisons de le déplorer. Quand le directeur du Devoir décide pour sa part de se compromettre plus avant en cautionnant clairement la candidature la plus inappropriée, il ne nous reste qu’à désespérer.

Parmi plus de deux mille personnes qui ont signé la lettre réclamant au premier ministre l’annulation de cette nomination, il se trouve des légions de lecteurs du Devoir. Un raisonnement qui fait bon marché des exigences intellectuelles et culturelles liées à la présidence et direction générale de BAnQ, exigences respectées au sommet depuis la création de l’institution, est aussi un raisonnement qui méprise implicitement les études supérieures, en suggérant qu’on peut les remplacer par des ficelles. Le monde de l’éducation, du savoir, des connaissances, de la culture est celui qui répond fidèlement au Devoir depuis sa création. Il ne comprend pas, ces jours-ci, ce que vous lui faites entendre.

  

Réplique non indignée du directeur


Il n’a jamais été dans mon intention de dénigrer ou de dévaluer le parcours exceptionnel de Guylaine Beaudry dans mon éditorial. Si Mme Beaudry s’en trouve offusquée, je lui présenterai volontiers mes excuses pour ce malentendu.

Contrairement à Mme Bissonnette et à M. Couture, je n’ai pas pris fait et cause pour une candidate au détriment de l’autre dans le processus de nomination de la p.-d.g. de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ). J’ai constaté et commenté le résultat final, sans plus.

Je n’ai aucun intérêt personnel ou professionnel dans l’avancement de carrière de Mme Beaudry ou de Mme Grégoire. Mon propos visait à exprimer que l’expertise en bibliothéconomie n’était pas le seul critère de sélection, ni même celui qui devait prédominer dans l’analyse du conseil d’administration. Mme Bissonnette a fait l’illustre démonstration qu’une intellectuelle et communicatrice hors pair pouvait accéder aux plus hautes fonctions à BAnQ sans détenir cette fameuse formation en bibliothéconomie.

Le descripteur de poste pour la direction de BAnQ regorge d’informations utiles pour comprendre les raisons ayant pu amener le conseil d’administration à privilégier la candidature de Mme Grégoire. Si sa nomination est controversée, c’est bien parce qu’une partie du milieu culturel et universitaire alimente la polémique en prenant fait et cause pour Mme Beaudry et en dénigrant la nomination de Mme Grégoire.

Vous estimez que Marie Grégoire ne sera pas à la hauteur pour relever les défis du virage numérique de BAnQ ? J’estime que son parcours n’est pas dépourvu de mérite et qu’il faut respecter la décision prise en toute indépendance par le conseil d’administration.

Plutôt qu’un « éprouvant faux pas », j’y vois l’expression d’une opinion dissidente. Aussi prestigieux et remarquables soient vos parcours respectifs, Madame, Monsieur, ils ne vous donnent pas le monopole de la vérité dans le débat public.

Quant au reste, vos accusations selon lesquelles mon raisonnement « méprise implicitement les études supérieures » relèvent des attaques personnelles les plus ingrates. Elles me blessent et me surprennent de la part de personnalités de votre calibre.

Brian Myles

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