La conscience abîmée de l’Occident

«Il n’y a pas d’Occident s’il n’y a pas la conscience que nous appartenons tous au même destin, que les guerres, les massacres, l’esclavage et les autres turpitudes terrestres relèvent de la nature humaine, ni de Dieu ni de Satan», écrit l’auteur. En photo, l’ancien camp de concentration d’Auschwitz, en Pologne.
Photo: Matthias Schrader Associated Press «Il n’y a pas d’Occident s’il n’y a pas la conscience que nous appartenons tous au même destin, que les guerres, les massacres, l’esclavage et les autres turpitudes terrestres relèvent de la nature humaine, ni de Dieu ni de Satan», écrit l’auteur. En photo, l’ancien camp de concentration d’Auschwitz, en Pologne.

L’Occident est d’abord une conscience, et malgré toutes les tragédies que ses hommes ont infligées aux peuples d’Europe et aux autres peuples de la terre, il y a toujours eu des esprits qui se sont révoltés contre le péché suprême : le crime contre les consciences et les libertés.

Nous savons aujourd’hui qu’aucune civilisation n’est innocente, que la nature humaine étant ce qu’elle est, les guerres, les génocides et les fanatismes ont défiguré les plus belles d’entre elles. Que la civilisation qui se dit innocente jette la première pierre ! Mais l’Occident en souffre parce que sa conscience lui dicte de rechercher la vérité, d’avouer ses crimes et de faire preuve de reconnaissance à l’égard des peuples qu’il a opprimés. Quand les conquistadors asservissaient les premiers peuples d’Amérique, le pape Paul III exprima son indignation en 1537 dans les bulles Veritas ipsa et Sublimis Deus : « Nous définissons et déclarons par cette lettre apostolique […] que […] lesdits Indiens, et tous les autres peuples qui peuvent être plus tard découverts par les chrétiens ne peuvent en aucun cas être privés de leur liberté ou de la possession de leurs biens, même s’ils demeurent en dehors de la foi de Jésus-Christ ; et qu’ils peuvent et devraient, librement et légitimement, jouir de la liberté et de la possession de leurs biens, et qu’ils ne devraient en aucun cas être réduits en esclavage […] »

Sur le même registre, Las Casas, nommé en 1516 « protecteur universel de tous les Indiens des Indes » par le cardinal Cisneros (régent du Royaume d’Espagne), écrivait en 1547 dans Confesionario : « L’entrée des Espagnols dans chacune des provinces des Indes ainsi que la servitude dans laquelle ils ont mis les gens […] ont été contraires à tout droit naturel des gens, ainsi qu’à tout droit divin […] ». (Œuvres complètes, p. 375, cité par J.-F. Mattéi, Le procès de l’Europe, 2011).

L’honneur de l’Occident est d’avoir inventé l’humanisme, c’est-à-dire une certaine idée de l’homme, non pas l’homme réduit à sa portion occidentale, mais l’homme universel, celui de tous les continents et de tous les âges : il n’y a pas d’Occident s’il n’y a pas la conscience que nous appartenons tous au même destin, que les guerres, les massacres, l’esclavage et les autres turpitudes terrestres relèvent de la nature humaine, ni de Dieu ni de Satan. Il y a peu ou pas de différence entre l’esclavage de populations entières durant l’Antiquité mésopotamienne, égyptienne, grecque ou romaine et l’esclavage qu’imposèrent les empires arabo-musulmans sur les populations conquises ou l’esclavage des Africains par les Européens durant la conquête de l’Amérique : un esclavage est un esclavage, et il est insoutenable dans son essence comme dans son application. Seul l’Occident, au nom précisément de l’humanisme, l’a dénoncé, de saint Paul : « Il n’y a plus ni maîtres ni esclaves » à Montaigne : « Chaque homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition ». Il en est de même de la barbarie sous toutes ses formes : de retour d’une visite des camps de la mort nazis, l’agnostique Malraux dit au catholique Bernanos : « Satan a reparu sur la terre. »

Le mépris de soi ou le péché contre l’esprit

Aujourd’hui, en Occident, nous sommes témoins d’une dénaturation de nos valeurs et de nos principes. Certains veulent nier ce qui les dérange, d’autres veulent dégrader les œuvres d’art, d’autres enfin veulent défigurer la littérature en défigurant Homère et Tacite, Shakespeare et Molière sous le prétexte que ces grands auteurs n’ont pas respecté les normes morales et philosophiques d’aujourd’hui, comme si les arts et les lettres n’étaient pas l’expression de l’esprit de leur temps. Ce dévoiement intellectuel se répand dans les médias et les universités, corrompant les libertés et les mœurs, sapant les fondements mêmes de notre civilisation dont l’originalité a toujours été « d’avoir consacré aux choses de l’esprit plus d’importance que celles-ci n’en ont dans la réalité » (P. Valéry, Morceaux choisis, 1930).

Nous qui sommes venus de ce Levant meurtri par les guerres et les convulsions civiles, écrasé par les dictatures militaires et les théocraties, nous avons choisi l’Europe et l’Amérique parce que nous avons faim et soif d’Europe et d’Amérique, faim et soif d’Occident, de démocratie et de libertés, et nous sommes outrés de voir certains enfants d’Occident, nourris aux meilleures sources de la culture, piétiner l’objet de nos aspirations en se vautrant dans la fange crypto-fasciste ou anarcho-gauchiste. L’Occident n’a jamais cessé de faire son autocritique, de se complaire même dans l’autodérision, mais jamais encore il n’est tombé si bas dans le mépris de soi, la négation de son âme, le dénigrement des principes, à l’origine de son génie qui a donné au monde Socrate, Galilée et Einstein.

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