Le discours de la race et la question du métissage

Ce phénomène récurrent qui consiste à taire les origines mixtes de personnalités publiques est révélateur du discours de la race dans lequel nous demeurons enfermés, estime l’auteur
Photomontage: Yuri Gripas Agence France-Presse et Sean Kilpatrick La Presse canadienne (photomontage Le Devoir) Ce phénomène récurrent qui consiste à taire les origines mixtes de personnalités publiques est révélateur du discours de la race dans lequel nous demeurons enfermés, estime l’auteur

L’auteur est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et La prose d’Alain Grand- bois, ou lire et relire Les Voyages de Marco Polo (Nota bene, 2019).

On clame partout depuis le 6 juillet que Mary Simon est la première Autochtone à être nommée au poste de gouverneur général du Canada, tout comme on clamait partout, en 2008, que Barack Obama était le premier président « noir » des États-Unis. On omettait alors de mentionner que, si le père de l’ex-président était africain, sa mère était une Américaine d’ascendance irlandaise, et on « oublie » aujourd’hui de la même manière d’indiquer que la mère de Mary Simon est Inuite, mais que son père est Anglais.

Ce fait, qu’ils soient l’un comme l’autre des métis, n’enlève évidemment rien à ces deux personnages. Si je l’évoque, c’est que ce phénomène récurrent qui consiste à taire les origines mixtes de personnalités publiques est révélateur du discours de la race dans lequel nous demeurons enfermés. Pour cette idéologie racialiste, qui était autrefois l’apanage des racistes et qui est de nos jours également partagée par certains antiracistes ainsi que par les autorités publiques, le métissage est un problème, puisqu’il vient « brouiller » l’assignation des individus à une supposée « race » ou « ethnie ».

Cette assignation raciale et le malaise qui en découle vis-à-vis du métissage sont pourtant loin d’être une constante dans l’histoire de l’humanité. Bien au contraire. Avec une vision à long terme, on peut même affirmer que le métissage est la règle, et son refus une conception récente.

Aux États-Unis, c’est du temps de la ségrégation, à la fin du XIXe siècle, puis dans les premières décennies du XXe siècle, que l’on donnera forme légale à la one-drop rule, principe selon lequel toute personne ayant ne serait-ce qu’un ancêtre africain deviendrait de facto « colored », autrement dit « non-blanche » et donc soumise aux lois ségrégationnistes. Ajoutons que cette législation n’est pas une exception, en ce sens que tout régime politique fondé sur le racisme est amené à statuer sur le sort des personnes d’origine mixte (ce fut le cas, dans l’Allemagne nazie, qui rendit illégal le métissage, tint pour Juifs des hommes et des femmes qui n’avaient qu’un grand-parent juif et stérilisa de force les métis afro-allemands). Aux États-Unis comme en Allemagne ou encore en Afrique du Sud sous le régime de l’apartheid, il s’agissait dans l’esprit de ces idéologues du racisme de conserver la « race » (c’est-à-dire l’une des supposées races en présence) pure.

Si les objectifs ne sont, bien entendu, plus aujourd’hui les mêmes, la méthode et le malaise à l’égard du métissage demeurent en revanche apparemment identiques, ce qui en dit long sur la confusion idéologique qui préside à ce discours racialisant qui est depuis les deux dernières décennies omniprésent dans la sphère politique et médiatique. Aux États-Unis, la one-drop rule a étrangement continué de s’appliquer après la fin de la ségrégation, dans les années 1960. C’est ainsi qu’une Américaine de quarante-trois ans, Susie Guillory Phipps, qui s’était toujours considérée jusque-là comme « Blanche », eut la surprise, lorsqu’elle fit la demande en 1977 d’un certificat de naissance, de constater qu’elle y était décrite officiellement comme « colored » car, cinq générations plus tôt, une de ses arrière-arrière-arrière-arrière-grands-mères était « noire ». Selon la même logique racialiste (et à l’origine raciste), on pourrait affirmer que Barack Obama est en quelque sorte devenu « noir » lorsqu’il s’est installé en Californie à la fin de l’adolescence pour y poursuivre ses études. Jusque-là, il avait été élevé, à Hawaï et en Indonésie, par sa mère, un beau-père indonésien et ses grands-parents maternels.

S’il convient d’insister sur ces éléments, c’est que le discours racialiste redevenu aujourd’hui (malheureusement) omniprésent aux États-Unis comme au Canada, en voulant à tout prix classer tout le monde dans des catégories ethniques ou raciales supposées essentielles autant qu’hermétiques, fait l’impasse sur bien d’autres déterminismes des individus dont l’influence est sans doute beaucoup plus décisive en ce qui a trait à leur devenir social. Il n’efface pas seulement les origines mixtes de certains personnages connus, mais aussi leur appartenance à telle ou telle classe sociale, le milieu culturel auquel ils appartiennent, l’éducation qu’ils ont reçue, etc. Ce discours racialiste contribue ainsi à rendre illisible un monde social dont les inégalités sont censées relever principalement de la « race » et du racisme.

Cette illisibilité du social a des conséquentes concrètes ; elle entraîne entre autres la mise en place de mesures de « discrimination positive » qui ne servent (selon le credo libéral jamais remis en question) qu’à la promotion des individus « racialisés » les mieux dotés culturellement et socialement, alors que des mesures sociales « universalistes » seraient beaucoup plus bénéfiques à l’ensemble des groupes sociaux défavorisés (qu’ils soient ou non racialisés). Mais de telles mesures demanderaient davantage de courage politique puisqu’elles exigeraient une remise en question de notre modèle social beaucoup plus importante que la nomination de quelques personnes issues des minorités à des postes-clés.

Pour revenir à Mary Simon, sa nomination plus que prévisible au poste de gouverneur général n’est évidemment pas en soi une mauvaise chose (même s’il est un peu insultant que cela amène le gouvernement à mentir quant aux raisons pour lesquelles elle ne parle pas l’une des deux langues officielles du pays à la tête duquel elle se retrouve), mais cela ne relèvera que du spectacle si des mesures concrètes ne sont pas prises en faveur des Autochtones en général.

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